Cinéma

Mercredi 2 juin 2010 3 02 /06 /Juin /2010 21:15

Carrie et ses amies sont de retour dans Sex and the City 2: affiche originale d'une suite inutile

Une suite plus que ratée

Je me suis rendue hier à l'avant-première de Sex and the City 2, la suite des aventures de Carrie Bradshaw et ses amies Samantha, Charlotte et Miranda. Admiratrice possédant le coffret intégral de la série en édition limitée (celle qui se présente sous la forme d'une commode à chaussures), j'avais été relativement déçue par le premier opus cinématographique sorti voilà tout juste deux ans.

Pour rentabiliser et éviter une interdiction aux moins de 13 ans aux Etats-Unis qui aurait "limité" le public, Michael Patrick King, le showrunner et scénariste principal de la sitcom de HBO nous avait livré une comédie romantique grand public destinée à séduire tout autant les adolescentes que les spectatrices plus âgées de la série d'origine.

Les personnages y étaient présentés de manière bien plus simplifiée et l'aspect grinçant et provoc de la série avait presque entièrement cédé la place à de gentilles allusions pas très subtiles tandis que nous assistions à un défilé de mode de 2h20 où les marques de créateurs n'étaient pas seulement exhibées mais citées et mises en scène de manière outrancière (voir l'ode de plusieurs minutes à la robe de mariée Vivienne Westwood qui était disponible en boutique au même moment et la scène du sac Louis Vuitton).

Mais les personnages et l'intrigue, même dilués dans le rose bonbon, étaient suffisamment présents pour que l'on passe un agréable moment. C'est ce que j'attendais de ce film: à défaut de retrouver la qualité de la série, je pensais voir là un pur divertissement pop corn pour me détendre agréablement avant de reprendre le travail. Malheureusement, même les critiques les plus mesquines n'auraient pu me préparer à "ça".

Hum, la crise vous avez dit?

La crise est passée par là et la pauvre Carrie a dû emménager dans un appart plus modeste

Vous vous souvenez peut-être qu'il y a un an Sarah Jessica Parker (qui est également une des productrices des films tout comme elle l'était sur la série) avait déclaré à plusieurs reprises en interview que la crise étant passée par là, il fallait que le film tienne compte de cette réalité et n'étale pas le luxe de manière aussi ehontée que dans le premier opus? A tel point que la styliste de la série, l'influente Patricia Field qui a fait de SJP une icône de mode, avait claqué la porte, outrée, en déclarant que "le cinéma ne connaît pas la crise" car les gens veulent du rêve? Eh bien, à la vue de l'affiche, vous ne serez pas surpris d'apprendre que la styliste a en fait réintégré le film mais ce qu'il faut surtout préciser, c'est qu'elle semble avoir également subtilisé le scénario pour le réécrire la veille du début du tournage et dirigé elle-même le film tandis que Michael Patrick King était séquestré. C'est la seule excuse que l'on pourrait trouver à l'équipe du film tant le résultat final est affligeant.

Pourtant, le film commence assez bien dans le genre divertissement léger: un flash-back nous montre l'arrivée de Carrie à New York dans les années 80 et sa rencontre avec ses trois meilleures amies. Brushings too much, fringues aux couleurs flashy de mauvais goût... pas de quoi casser des briques mais nous voilà de retour à New York et nous avons l'impression de retrouver de vieilles copines et lors de la première demi-heure, on pourrait même penser que ce deuxième film est bien parti pour corriger les erreurs du premier puisque mis à part une blague publicitaire où Carrie surnomme son meilleur ami gay Stanford Blatch de Lady Dior, il n'y a toujours pas de réclame pour tel ou tel créateur ni de murs de bagages Louis Vuitton.

Le mariage de Stanford et Anthony, s'il est kitsch et fastueux au possible (hum, la crise vous avez dit?) est assumé dans son ridicule même au point que ce passage est plutôt plaisant. Les visages familiers défilent, Charlotte craque face à ses deux petites filles insupportables et s'inquiète pour son mariage à cause des atouts mammaires de sa jeune baby-sitter, Carrie commence à constater que son union avec Big risque de s'installer dans la routine... Tout ceci est léger mais les personnages sont là, on pense qu'on va nous raconter ce qui leur arrive, suivre leur histoire... Hélas! Lorsqu'on apprend que le fameux voyage à Abou Dhabi, aux Emirats Arabes, est payé aux filles par un cheikh, l'affaire commence à sentir mauvais, et l'on n'est pas au bout de nos surprises.

Non-intrigue et personnages fantômes

Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker) a son arrivée à New York dans les années 80 dans Sex and the City 2

A partir de ce moment-là, exit tous les personnages de la série que nous avons vus hormis les quatre amies et Big: les midinettes de 13 à 16 ans auquel le film est apparemment destiné se fichent des homos Stanford et Anthony, du mari juif et chauve de Charlotte et de celui, maladroit et grand gamin de Miranda. Jerrod Smith, le beau gosse qui a réussit l'exploit de garder Samantha pendant quatre ans n'apparaît que le temps d'une scène comme une simple piqure de rappel, on pense qu'on va le revoir, mais en fait non. Aidan réapparaît également, Carrie le croise au marché d'Abu Dhabi et dîne avec lui, l'embrasse par mégarde et hop, disparu! Le film fait mine d'ouvrir des intrigues qu'il abandonne aussitôt et on cherche en vain une quelconque histoire.

Qu'est-ce qui occupe les 2h et quelques du film alors? Le luxe, le bling-bling? Ces mots sont trop faibles et il faudrait inventer un nouveau terme pour décrire cette aberration à laquelle on n'oserait pas accoler des adjectifs tels que "scénaristique" ou "cinématographique".

J'adore la série, je le répète, et je l'aimais aussi dans son aspect le plus factice : le côté bobo assumé, la mode, les décors pas franchement déprimants. Je pouvais d'autant plus apprécier ce glamour car il ne prenait pas toute la place, il restait un simple arrière-fond qui permettait aux auteurs de passer outre les questions d'ordre matériel (et de faire un peu rêver évidemment) pour s'intéresser à ce qui constituait le coeur de la série et en faisait le sel: les relations amoureuses et la sexualité, vues de manière décalée et audacieuse.

La série avait certes un côté outrancier, mais dans le bon sens du terme: remarquablement écrite, elle n'hésitait pas à enfoncer certaines portes et tapait dans le mille avec des scènes aussi crues qu'hilarantes qui s'avéraient malgré tout subtiles. Elle pouvait également se faire plus grave et traiter de manière convaincante des problèmes de couple, de sexualité, d'épanouissement personnel... Les personnages, caractérisés de manière à priori stéréotypée étaient à nos yeux des êtres de chair et de sang aux multiples dimensions et non de simples poufs allant de cocktails en cocktails dans les clubs les plus hype de Manhattan. Et le côté clinquant et glamour de la ville et de ses habitants les plus privilégiés étaient toujours vus de manière ironique par Carrie et ses amies, aisées certes mais pas dupes.

Ces personnages ont ici disparus et ont été remplacés par leurs simples enveloppes corporelles. On a beau reconnaître le jeu des actrices et deviner un tant soit peu nos héroïnes derrière ces marionnettes, les personnages sont inexistants car l'équipe du film s'en fiche complètement et soupire déjà d'extase à l'idée des millions de dollars sur le point d'être engrangés alors que Candace Bushnell, l'auteur du best-seller dont est tirée la série, vient de publier il y a tout juste deux semaines le prequel des aventures de Carrie, un roman très éloigné de la série et du livre, destiné aux adolescentes. Sex and the City 2 est un produit de plus vendu à ce public-cible dont le studio et les producteurs semblent se faire une piètre idée. 

Où sont passées les héroïnes que nous aimions?

De femmes modernes à poufs capitalistes: les filles interprètent I Am Woman dans Sex and the City 2

Lorsque les filles sortent de l'aéroport à Abu Dhabi, autant le dire franchement, on aimerait pouvoir vomir et je ne dis jamais cela à la légère... Je n'aurais jamais pensé me sentir à ce point gênée devant un film mais j'ai passé le reste de celui-ci dans cet état de stupéfaction et de malaise. Quatre limousines immenses les attendent, elles ont chacune un majordome séduisant à leur service à l'hôtel, se conduisent de manière condescendante... Même Miranda, l'avocate, l'intello, qui aurait été écoeurée devant cet étalage immonde et superficiel dans la série ne semble pas voir le problème. Pire, elle est la première à courir dans la limousine en poussant des cris de joie hystériques!

A partir de ce moment-là, il n'est plus possible de douter que le film a été réalisé par des financiers qui se fichent de la série et qui pensent simplement à caser le plus de partenariats commerciaux possibles, le plus de guest-stars, le plus de tout ce qui est cher, et basta. Les dialogues sont plats, on passe d'un décor "de rêve" à un autre sans comprendre où on va, le mauvais goût est roi et nos quatre new-yorkaises s'en repaissent sans se soucier de quoi que ce soit. Miranda a démissionné, Charlotte est mère au foyer débordée avec une nounou à plein temps, Carrie est supposée être journaliste free-lance pour Vogue (je signe tout de suite vu ses moyens de princesse !!) mais on ne la voit pas écrire une ligne, Samantha dirige toujours son agence de comm' mais on ne le voit pas franchement non plus...

Le semblant d'intrigue ébauché durant la première demi-heure du film et qu'on s'attend à voir se développer sous nos yeux en reste à de gros traits de crayons et la vision des "rapports humains" qui s'en dégage est tout aussi grossière pour ne pas dire indigne. Qu'apprend-on sur la condition féminine? Etre mère à plein temps, c'est dur et le travail ressemblerait à des vacances à côté, le mariage peut sombrer dans la routine si le couple s'installe devant la télé le soir et enfin c'est pas facile d'accepter de vieillir mais pas facile non plus de se repérer avec autant de pilules d'oestrogènes à avaler à chaque repas!

Je caricature peut-être me direz-vous? Malheureusement,non: c'est ce qu'on peut voir et entendre textuellement dans le film, aucune réplique ne révéle autre chose. A côté, le plus futile des magazines féminins passerait pour un livre de Descartes et là encore, je n'exagère pas. Le premier film, même s'il était assez passable sur un certain nombre de points, avait au moins le mérite de nous raconter une véritable histoire et les intrigues secondaires de chacune étaient traitées avec décence, celles de Samantha et Miranda étant même touchantes et bien menées. Ici, nous voyons seulement les filles se prélasser, se faire servir, faire du shopping, faire la fête et, dans le cas de Samantha, s'envoyer en l'air à la première occasion tandis que les autres, mariées, auraient presque une ceinture de châsteté cadenassée à leur taille. Dire qu'il ne se passe rien est un doux euphémisme.

Luxe ostentatoire, Émirats Arabes et la "Terre de la Liberté"

Les filles toutes de Dior vêtues avant une ballade en chameau dans Sex and the City 2

Si encore le côté clinquant était agréable et ces scènes agrémentées de vrais gags... Malheureusement, les scénaristes ont choisi de plonger les héroïnes dans le type de luxe qui, non content d'être le plus kitsh, est surtout le plus écoeurant dans une région du monde rongée par la pauvreté: celui des Émirats Arabes. Richesse étalée non par millions mais par milliards, or incrusté de partout, domestiques pauvres exploités jusqu'à la lie en nombre hallucinant... Chaque scène en rajoute toujours plus, le point de non-retour étant atteint lorsque les filles sont invitées à se changer dans la tente du bédouin pour enfiler des tenues Dior (les sacs sont très clairement visibles, dans la scène du marché Carrie portait en outre un tee-shirt Dior J'adore) spécialement choisies (et offertes, cela va sans dire!) par leurs serviteurs pour une balade à dos de chameau en plein désert!

Carrie ressent quand même une pointe de culpabilité face à son charmant majordome qui est resté dans sa suite jusqu'à point d'heure car elle ignorait qu'elle devait le congédier et elle est triste d'apprendre qu'il ne voit sa femme qu'une fois tous les trois mois s'il a les moyens de se payer un billet pour l'Inde (elle lui laisse l'argent nécessaire pour qu'il y aille à la fin of course) mais il s'agit simplement d'un alibi pour faire passer tout le reste et rassurer le spectateur sur l'humanité de Carrie qui, par ailleurs, ne se soucie guère de la culture locale (Miranda sert de caution sur ce point avec son guide touristique et ses quelques formules de politesse en arabe) ou de la situation du peuple.

La burqua et le niquab sont quand même présents et abordés, notamment à la fin où les femmes voilées félicitent en privé les filles pour l'esclandre de Samantha qui a provoqué le courroux des hommes. Mais ceci est exécuté de manière tellement naïve, avec une morale tellement douteuse (les femmes arabes ne jurent que par les États-Unis, Terre de Liberté, qu'elles n'ont jamais visité et portent toutes du Louis Vuitton de saison sous leur niquab) que, encore une fois, on aimerait pouvoir vomir sur les chaussures à 500 dollars pièce des quatre spectres ignobles. Et pourtant, appréciant une belle paire de Louboutin et de Vivienne Westwood autant que n'importe quelle fashion addict qui n'aura jamais les moyens de se les payer, je considérerais cela comme un sacrilège en tant normal (sauf si les chaussures en question appartiennent à Paris Hilton ou Nicole Ritchie).

Charlotte (Kristin Davies) préfère rester chez Carrie plutôt que de sortir: faites comme elle, ne vous rendez pas en salles et revoyez plutôt la série!

Les gags parviennent rarement à décrocher un sourire, y compris les scènes exubérantes de Samantha (les meilleures) qui étaient bien plus drôles dans le premier film. Kim Cattrall fait ce qu'elle peut pour sauver les meubles sans y parvenir et c'est quand même un peu pour elle qu'on reste jusqu'au bout. On espère vivement que l'actrice, qui vient de jouer un des rôles féminins principaux du dernier Polanski, Ghost Writer, saura trouver d'autres projets qui nécessiteront toute l'étendue de son talent.

Lorsque le film s'achève cinq minutes plus tard sur un discours bien moralisateur (Les States, Terre de la Liberté, bla bla bla) on est soulagé de pouvoir enfin se ruer hors de la salle et on n'a qu'une hâte: oublier ce navet indigne qui est censé être signé de l'équipe de Sex and the City la série.

Une scène revient alors à l'esprit: celle où Carrie découvre dans le New Yorker une caricature d'elle-même, du sparadrap collé sur la bouche avec le titre "Voeu de silence" pour critiquer son dernier livre. J'espère que Michael Patrick King et Sarah Jessica Parker sauront exaucer ce souhait afin de laisser enfin Carrie, Samantha, Miranda et Charlotte reposer en paix au panthéon des séries cultes plutôt que de les voir se retrouver au dépotoir des franchises mercantiles éphémères.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 18:30

Affiche de L'Étrange Histoire de Benjamin Button de David Fincher avec Brad Pitt et Cate Blanchett

Le premier film de David Fincher à rompre avec son style nerveux et spectaculaire et un véritable chef-d'oeuvre. Je l'avais vu à sa sortie en salles en février 2009 et après l'avoir acheté en DVD et revu deux fois (dont la dernière ce week-end sur vidéoprojecteur), je ne m'en lasse pas et suis toujours aussi émue d'un bout à l'autre. Certains critiques ont reproché à Fincher d'être tombé dans le classicisme mais c'est un faux procès. Il s'agit peut-être en grande partie d'un film d'époque (des années 20 aux années 70 principalement) avec des couleurs magnifiques qui font "époque" et le cinéaste ne fait pas passer sa caméra par un trou de serrure cette fois-ci, mais la réalisation n'en demeure pas moins remarquable dans ce film emprunt de mélancolie mais porteur néanmoins de douceur et d'espoir.

L'Étrange Histoire de Benjamin Button est adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald qui retrace la vie d'un homme qui naît dans un corps de vieillard et rajeunit progressivement, jusqu'à mourrir nourrisson. Une métaphore sur la vieillesse et le temps sublime qui a longtemps fait fantasmer Hollywood, comme nous le découvrons dans les excellents bonus de l'édition collector puisque Steven Spielberg voulait déjà tourner le film au début des années 90 avant de renoncer à cause des difficultés techniques (on ne savait pas comment représenter un "enfant vieux" de manière suffisamment convaincante à l'époque ) et des tournages concomittants de Jurassic Park et La Liste de Schindler. Lorsque Fincher s'intéresse au projet, il décide d'attendre que la technologie progresse suffisamment pour lui permettre de réaliser le film de ses rêves et il faut bien avouer que le résultat est bluffant. On croit tout à fait que Brad Pitt possède le corps d'un enfant malgré son allure de 80 ans d'âge alors qu'il s'agit de celui d'une doublure et que la tête de l'acteur... est en images de synthèse durant toute cette partie du film! Le rajeunissement progressif du personnage est également des plus convaincants et le jeu admirable de Brad Pitt rend cette évolution tout à fait naturelle et évidente.

Une histoire d'amour à l'épreuve du temps

Daisy (Cate Blanchett), devenue danseuse étoile, séduit son ami d'enfance Benjamin (Brad Pitt)

D'ailleurs, ceux qui s'acharnaient à ne voir en l'acteur qu'un beau gosse au jeu lisse et policé en seront pour leurs frais puisque celui-ci prouve encore une fois (après le magnifique L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) qu'il fait partie des grands. Pitt se fond dans son rôle de manière confondante et cela n'a rien à voir avec un simple effet de maquillage/trucage. De l'intonation de sa voix à sa gestuelle, il EST Benjamin Button, enfant puis adolescent vieux en apparence mais jeune par son esprit puis sexagénaire au physique d'adolescent mais dont le regard mélancolique laisse percevoir l'expérience.

L'histoire d'amour au centre du film est également une des plus belles qu'il nous ait été donné de voir au cinéma ces dernières années. Elle s'avère d'autant plus intéressante que rien n'est jamais vraiment joué entre Benjamin et son amie d'enfance Daisy (Cate Blanchett). Le décalage physique entre les deux s'avère dès le départ problématique (faisant paraître malsain aux regards extérieurs la complicité entre les deux jeunes enfants du fait de l'apparence de vieillard du héros) et lorsque Daisy est enfin devenue une femme et séduit Benjamin, celui-ci la rejette puis c'est elle qui le tient à distance lorsqu"il tente de se rapprocher d'elle. La belle idée du scénario est de les réunir lorsque tous deux, en milieu de vie, semblent enfin avoir le même âge. Le vieillissement de Daisy et le rajeunissement de Benjamin inverse ensuite la situation de départ de manière tout à fait crédible. Cate Blanchett, comme à son habitude, est splendide et laisse percevoir l'évolution de son personnage au fil du temps de manière subtile. 

Vieillesse et fragilité du corps

Benjamin (Brad Pitt) et Daisy (Cate Blanchett), un couple face au temps dans L'Étrange Histoire de Benjamin Button

Toute la beauté et la force du film réside dans la manière dont il nous parle de temps et de vieillesse, de mort autant que de vie. L'anecdote relatée par Daisy mourrante au début du film, sur cet horloger qui, ayant perdu son fils lors de la guerre de 14-18, construit une horloge de gare qui tourne à l'envers dans l'espoir que tous les soldats morts puissent se relever et rentrer chez eux est représentative de l'esprit de l'ensemble. Le temps semble s'être renversé pour Benjamin, et ce cheminement singulier est tout autant une bénédiction qu'une malédiction. Une bénédiction puisqu'il a ainsi l'occasion, comme il rajeunit à mesure qu'il vieillit, d'entreprendre des choses impensables pour la plupart des personnes de son âge, que leur corps ne soutient plus; une malédiction puisqu'il est toujours en décalage (sauf au milieu de son existence) avec ses proches et n'échappe pas à la sénilité lorsqu'il redevient physiquement enfant. Son état sert également de miroir aux autres personnages et à Daisy plus particulièrement, qui supporte mal de voir des rides creuser son visage tandis que celles ci s'estompent chez son compagnon, constat d'autant plus douloureux pour elle qu'un accident de voiture l'a fauchée alors qu'elle se trouvait au sommet de sa carrière de danseuse étoile. Ce tragique accident donne lieu à une scène vertigineuse dont la mise en scène (les personnages et l'attention aux moindres détails en particulier) et la narration en voix-off font beaucoup penser à Jean-Pierre Jeunet ou encore à l'introduction de Magnolia de P.T. Anderson (1999): nous voyons les divers micro-éléments dûs au seul hasard qui ont abouti à la catastrophe et comment celle-ci aurait pu être évitée à quelques secondes près, illustrant par l'absurde la fragilité de la condition humaine.

Temps et cinéma

La grande horloge de la gare envahie par les eaux à la toute fin de L'Étrange Histoire de Benjamin Button

Cette condition est illustrée à la manière d'une grande fresque puisque le film nous plonge au coeur des grands événements historiques de l'Amérique de la fin des années 10 aux années 2000, la partie dans le présent (Daisy racontant sur son lit de mort l'histoire de Benjamin à sa fille) se déroulant juste avant le passage de l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005. Un point commun que le film partage avec Forrest Gump, dont le scénario est également signé Eric Roth même si le traitement des événements, quoique généralement assez léger, n'est jamais aussi comique que dans le film de Zemeckis, qui était plus versé dans la satire acide. 

Les personnages secondaires, nombreux, sont tous très attachants et il est surprenant de voir David Fincher, le maître du thriller, faire preuve d'autant d'humour par moments. Nous avions évoqué plus haut la scène de l'accident qui rappelle Jean-Pierre Jeunet et cet aspect comique absurde est présent par petites touches parfaitement dosées tout au long du film. L'homme à la maison de retraite qui a été foudroyé sept fois par la foudre en est sans doute un des exemples les plus manifestes et les plus réussis, les diverses situations dans lesquelles l'homme a été foudroyé étant disséminées tout au long du film à la manière d'un film muet des frères Lumière.

Et parce-que le film parle de temps, il parle également de cinéma et de narration. D'ailleurs, Daisy n'est-elle pas la véritable narratrice du film, celle qui révèle par petits bouts une histoire rocambolesque à sa fille afin de lui avouer l'identité de son père? Ne devant rester que quelques instants pour faire ses adieux à sa mère, celle-ci ne peut la quitter avant la fin de l'histoire, tandis qu'au dehors la tornade arrive (l'infirmière de l'hôpital s'appelle d'ailleurs Dorothy, clin d'oeil explicite au Magicien d'Oz). Et c'est sur un plan de la grande horloge qui tourne à l'envers que s'achève le film, celle-ci, posée à terre dans la gare désaffectée, se retrouvant  engloutie par l'eau qui déferle au ralenti. Un plan magnifique et bouleversant (il faut dire que les vingt dernières minutes du film le sont tout autant) qui me fait monter les larmes aux yeux à chaque fois.

Au final, L'Étrange Histoire de Benjamin Button est un film qui deviendra sans doute un classique des années 2000, un  OVNI dans la carrière de son réalisateur qui parvient ici à un résultat sublime à partir d'éléments assez hétéroclites. L'équilibre est toujours parfait entre drame et légèreté et la fin est tout simplement bouleversante. Jamais tire-larmes malgré la mélancolie qui le hante, il s'agit avant tout d'un magnifique ode à la vie et au cinéma qui mélange les genres et les époques et nous captive pendant 2h45 sans qu'on voit le temps passer.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Vendredi 21 mai 2010 5 21 /05 /Mai /2010 08:27

L'affiche originale de J'ai revu Forrest Gump cette semaine en DVD, cela devait bien faire six-sept ans que je ne l'avais pas vu et c'est la première fois que je pouvais enfin le regarder en VO.

Et ce film n'a franchement pas pris une ride! S'il était sorti cette année en salles et non il y a seize ans, je suis persuadée qu'il aurait eu le même succès. Acteurs excellentissimes (Tom Hanks évidemment, mais aussi Robin Wright-Penn et surtout Gary Sinise, génial en militaire mutilé de guerre frustré de ne pas être mort au combat), scénario parfait dont l'humour permet d'éviter un ton trop mélo, émotion parfaitement dosée...

Ce n'est peut-être pas généralement ce dont on se souvient le plus, mais ce film fait preuve d'une cruauté assez étonnante, rendue acceptable grâce à l'humour.Cette cruauté glisse sur le personnage, qui a toujours une vision naïve des choses, mais elle ne nous épargne pas plus qu'elle n'épargne les autres personnages. Lorsque Jenny, la meilleure amie d'enfance de Forrest, par exemple, lui écrit qu'elle est enfin devenue chanteuse folk, il se précipite pour assister à un de ses "concerts" et la découvre nue sur scène derrière sa guitare, présentée sous le nom de Bobby Dylon... Il la regarde fièrement et nous confie en voix-off: "Elle avait enfin réalisé son rêve de devenir chanteuse", sans percevoir le drame de la situation pour son amie qui souhaitait plus que tout être respectée mais ne cesse d'être traitée en vulgaire objet, elle qui a été victime d'inceste dans son enfance.

Cours Forrest, cours

Forrest Gump (Tom Hanks) rencontre le président Kennedy

Et  c'est toujours de cette manière, en prenant les choses à contre-pied, que Forrest va toujours de l'avant et réussit à accomplir des choses qui, compte-tenu de son faible Q.I., paraissent tout bonnement miraculeuses, sans que lui-même en ait conscience. C'est bien cela qu'illustre cette plume blanche flottant délicatement au vent, qui ouvre et ferme le film de Zemeckis. Tandis que le commun des mortels s'englue dans les problèmes de la vie, le héros ne se laisse jamais vraiment atteindre par les drames et se retrouve ainsi plongé au coeur des grands événements historiques des années 50 à 80, du phénomène Elvis Presley (à qui il inspire son fameux déhanché et son jeu de jambes) à l'explosion d'Apple.

Et c'est bien là que se trouve toute l'acidité jubilatoire du film: Forrest réalise le rêve américain de manière utopique en appliquant de manière littérale le leitmotiv du pays de l'Oncle Sam, qui consiste à toujours aller de l'avant, en courant dans son cas. Ironiquement, il ne cherche jamais cette réussite tandis que les personnages ayant de l'ambition (et un Q.I. plus élevé) échouent misérablement. Zemeckis en profite pour tourner en dérision l'armée, le mouvement hippie, celui des Black Panthers et la mentalité américaine en général dans ce qui reste à ce jour son film le plus corrosif. On se souvient tous, également, de ces archives télévisées au sein desquelles Tom Hanks a été inséré, permettant ainsi à son personnage de serrer la main de trois présidents (dont Kennedy, auquel il confie son envie de pisser)... ces passages sont toujours aussi drôles et les effets spéciaux n'ont pas vieilli et ne se voient toujours pas.

 

J'ai donc été ravie de revoir ce classique, qui m'a tout autant fait rire (et pleurer à la fin) que la première fois où je l'ai vu. Forrest Gump nous fait aussi regretter l'attrait de Robert Zemeckis pour des films pour enfants en motion capture ces dernières années au message positif mais naïf. Le cinéaste a certes toujours été un grand enfant, mais au moins, à l'époque des Retour vers le futur, Qui veut la peau de Roger Rabbit? et Forrest Gump, c'était encore un sale garnement capable d'irrévérence. Peut-être un jour reviendra-t-il à ses anciennes amours ou, au moins, nous offrira un drame de la même intensité que Seul au monde (2000), toujours avec Tom Hanks (qui va jouer pour la 3ème fois dans une adaptation d'un roman de Dan Brown ) , son dernier très bon film.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Lundi 17 mai 2010 1 17 /05 /Mai /2010 03:00

Affiche originale de Veronika décide de mourirL'adaptation de l'excellent roman de Paulo Coehlo, Veronika décide de mourir  est sortie directement en DVD et Blu-Ray le 13 avril, de même qu'aux Etats-Unis. Les mauvaises langues diront que cela ne laisse augurer rien de bon pour un petit film indépendant au pitch mélo à souhait avec Sarah Michelle Gellar, la star de Buffy, en vedette. Ayant moi-même lu le livre de Coehlo lorsque j'étais au lycée, j'appréhendais beaucoup de voir son adaptation: le roman, intelligent et sensible est vraiment bon, cependant, l'histoire en elle-même aurait pu tomber dans le mélo et le cliché absolus très facilement avec des sujets tels que la dépression, le suicide, la schyzophrénie et le milieu psychiatrique. La fin, notamment, très étonnante (je ne vous gâcherai pas la surprise...) paraîtrait même assez grosse si l'auteur ne possédait pas une telle finesse d'écriture. Il faut dire que, ayant été interné de manière abusive à la demande de ses parents à plusieurs reprises dans les années 60 sous prétexte qu'il voulait devenir écrivain, l'auteur avait de quoi donner une vision personnelle à ce sujet.

J'espérais donc de tout coeur que la réalisatrice Emily Young (dont je n'avais pas vu les deux films précédents) ne prendrait pas le chemin de la facilité en nous présentant un film larmoyant et naïvement moralisateur.

Je viens de découvrir le film en Blu-Ray et je dois avouer que j'ai été très très agréablement surprise et qu'il a très largement dépassé mes attentes. Je me préparais à aimer mais en faisant preuve d'indulgence, or il s'agit vraiment d'un très beau film, esthétiquement superbe (moi qui m'attendais à une réalisation plate et transparente!) et surtout très sensible et très juste, qui n'en rajoute jamais. Avec, en plus, la meilleure performance de Sarah Michelle Gellar depuis la fin de Buffy. Bref, un vrai coup de coeur.

La meilleure performance de Sarah Michelle Gellar au cinéma

Veronika (Sarah Michelle Gellar) au bord de l'abyme... ou vers une nouvelle naissance?

Les critiques et une partie du public ont souvent été injustes envers l'actrice, pour la simple raison qu'elle a été la star durant sept ans de la série fantastique Buffy contre les vampires, qui est considérée de manière très inappropriée comme une série B décérébrée pour ados alors qu'il s'agit tout simplement d'une des plus belles oeuvres sur le passage à l'âge adulte, écrit et réalisé avec une grande finesse et beaucoup d'humour par Joss Whedon. Au fil des saisons, Gellar a grandi en même temps que Buffy et son jeu s'est approfondi au gré de l'évolution (de plus en plus sombre) de son personnage, superhéroïne aux multiples facettes. Il est vrai, cependant, que la plupart des films dans lesquels elle a tourné ne lui ont jamais vraiment permis de montrer toute l'étendue de son talent. Hormis l'excellent Sexe Intentions (version ado des Liaisons Dangereuses précurseur de la fade série à succès Gossip Girl) dans lequel elle incarnait une magnifique salope manipulatrice, nympho et camée à mille lieux du modèle qu'est Buffy Summers, elle a principalement joué des personnages assez fades dans des films d'horreur assez passables (Souviens-toi l'été dernier, The Grudge, The Return, etc.) ou bien les écervelées, comme dans les deux films pour enfants Scoobidou, adaptations assez gentillettes du dessin animé culte d'Hanna Barbera. Ces deux dernières années, elle a néanmoins joué dans deux films intéressants (le film-choral métaphysique The Air I Breathe et l'OVNI de science-fiction Southland Tales de Richard Kelly) mais malheureusement inaboutis, ayant bénéficié d'une sortie en salles très limitée aux Etats-Unis et inexistante en France.

Si Veronika décide de mourir nous arrive directement en vidéo à cause du manque de moyens financiers des producteurs en raison de la crise, il s'agit en tout cas de son plus beau rôle au cinéma. Un rôle qui, espérons-le, lui permettra de recevoir enfin des propositions à la mesure de son talent.

Une plongée mélancolique tout en finesse dans l'esprit d'une dépressive

Veronika (Sarah Michelle Gellar) inconsciente après sa tentative de suicide Les à priori sur le film tombent dès les premières images, très graphiques et joliment filmées. Veronika, belle jeune femme de vingt-six ans, prend le métro new-yorkais pour se rendre à son travail et pose un regard désabusé sur les personnes qui l'entourent, et décrit en voix-off son vide existentiel avec une froideur chirugicale. En quelques minutes, nous voyons en condensé une journée type de sa vie où, sans grand discours explicatif, on comprend qu'elle a priori tout pour être heureuse (un poste important dans la finance, une situation matérielle confortable...) mais que cette vie très cadrée ne lui convient pas. Elle a voulu se fondre dans un moule de normalité qui l'opresse et la rend cynique sur son avenir: se marier, avoir des enfants, être malheureuse mais ne rien faire pour y remédier. Veronika est une jeune femme d'une passivité absolue qui regarde sa vie de l'extérieur sans parvenir à agir... sauf  pour mettre fin à ses jours en mélangeant abondament médicaments divers et variés et whisky sur fond de Radiohead à son plus froidement pessimiste ("Everything In Its Right Place" live).

La manière très posée dont se déroule tout cela déroutera peut-être certaines personnes qui auraient aimé en savoir plus sur les raisons du mal-être de l'héroïne, mais Emily Young a choisi la meilleure approche possible, refusant la facilité du pathos mais faisant preuve d'une grande sensibilité. Veronika considérant qu'elle n'a pas de vie, pas d'avenir et qu'elle n'est personne au milieu de la masse, il est en ce sens normal qu'on ne la montre pas plus longuement dans sa vie quotidienne puisque nous sommes en outre dans sa tête dès le début du film. Son indifférence aux lieux où elle se rend tous les jours, aux autres et au temps, qui semble ici dissout dans une monotonie elliptique infernale, reflète bien son état d'esprit suicidaire, cette manière froide et clinique de percevoir la réalité tout en s'y sentant étranger. A mesure que le cocktail fatal fait son effet, la réalisation se fait de plus en plus sensorielle sans tomber dans des effets cheap, montrant la jeune femme exulter de désespoir et s'agiter dans son appartement pour finir par écrire un mail absurde au magazine Village Voice pour se plaindre d'un article de mode et cracher sa haine pour le conformisme de la société et ainsi justifier son suicide. Lorsqu'elle s'effondre quelques instants plus tard, nous ignorons combien de temps s'est écoulé mais les secours frappant à sa porte laissent supposer que le magazine a reçu son message et les a prévenus.

La séquence onirique (dont les deux images ci-dessus sont extraites) qui nous fait passer de l'appartement de la jeune femme à l'hôpital psychiatrique est de toute beauté, alternant entre quelques plans des secours transportant Veronika et la jeune femme plongée dans un décor de rêve, pieds nus en robe blanche au bord de la mer dans laquelle elle se jette et s'enfonce. Scène à l'imagerie typique vue dans de nombreux films (Requiem for a Dream et bien d'autres) mais réalisée de manière exemplaire, avec un montage et une utilisation des cadrages, des couleurs et des fondus au noir très réussie.

A mille lieux de l'hystérie de Vol au dessus d'un nid de coucous

Veronika (Sarah Michelle Gellar) rejouant du piano pour la 1ère fois sous le regard d'EdwardLorsqu'elle reprend conscience, une infirmière et le psychiatre qui dirige les lieux lui annoncent que son overdose médicamenteuse a engendré un anévrisme inopérable à son coeur et qu'il ne lui reste que quelques semaines, voire quelques jours à vivre... ce qui la réjouit plutôt, bien qu'elle ne supporte pas de ne pas savoir précisément à quel moment son coeur lâchera. Condamnée à passer ses derniers jours dans cet asile de luxe, elle est suivie par le Dr Blake (David Thewlis) qui tente de la faire réagir.

Là se trouve tout l'enjeu du film: la proximité de la mort peut-elle être l'occasion pour Veronika de prendre conscience de la beauté de la vie? La description du milieu psychiatrique est à mille lieux de films tels que Vol au-dessus d'un nid de coucous (1975) ou Une vie volée (1999). Non seulement le personnel est compréhensif et sensible (le directeur étant connu pour son approche non-conventionnelle mais aucunement sadique) mais en plus les patients n'ont rien d'aliénés hystériques grimaçants. Dans cet environnement rassurant et apaisant, les dépressifs, schyzophrènes et autres catatoniques se croisent sans faire de vagues et lorsque Veronika gifle un homme atteint de démence qui l'a agacée avec son charabia, il s'agit presque d'un événement. Là encore l'approche est convaincante et le côté calme et imperturbable de l'environnement, son aspect anonyme également (on ne connaît que quelques bribes de l'histoire de certains personnages) contraste avec la rage rentrée de Veronika et lui permet peu à peu de laisser jaillir sa soif de vivre et de ne plus se cacher. Une évolution progressive qui s'effectue de manière nuancée et sensible, de manière autrement plus intéressante et moins attendue que si elle s'était retrouvée dans un environnement hostile, attachée à son lit, soumise à des séances d'électrochocs et entourée de psychopathes.

Un retour à la vie d'une simplicité bouleversante

Veronika (Sarah Michelle Gellar) se met à nu face à Edward

Le retour à la vie de la jeune femme s'effectue par le biais d'un jeune homme catatonique et plus ou moins schyzophrène, Edward (Jonathan Tucker) qui n'a plus prononcé un mot depuis l'accident de voiture qui a causé la mort de sa fiancée, d'une ancienne avocate neurasthénique et d'un piano, son ancienne passion, qu'elle a rejetée par manque de confiance en elle. Je ne peux ici m'empêcher de parler de deux des scènes centrales du film, tout simplement magnifiques.

Après s'être disputée avec ses parents qui lui ont rappelé à quel point elle aimait jouer du piano plus jeune, Veronika passe devant la salle de musique où se trouve l'instrument. Hésitante, elle s'assied face au clavier et commence par le frapper à pleines mains avec rage, produisant des sons discordants avant d'esquisser peu à peu une mélodie mélancolique qui prend tranquillement de l'ampleur et semble soudain lui redonner vie et l'apaiser tandis qu'Edward dehors, la regarde par la fenêtre, fasciné. La réalisation, d'une grande simplicité (gros plans visage, gros plans mains majoritairement ), met en avant Sarah Michelle Gellar, épatante. Le silence, uniquement rompu par le piano, permet à l'émotion de monter en nous en même temps qu'elle s'empare de la jeune femme.

La deuxième scène, plus longue et étonnante, nous montre de nouveau Veronika jouant du piano, Edward se trouvant cette fois juste derrière celui-ci. La musique est plus intense et le désir perce dans le regard des deux protagonistes en dépit du mutisme du jeune homme. Une fois son morceau achevé, elle se déshabille calmement sous ses yeux et l'invite sans un mot à la rejoindre. Face à son manque de réaction, elle laisse glisser sa main sur son corps et se met à se masturber face à lui jusqu'à jouir dans un abandon libérateur.

Ce qu'il y a de profondément émouvant et étonnant dans cette scène, c'est la sensibilité et la pudeur qui s'en dégage. Il n'y a pas le moindre sentiment de voyeurisme (la caméra reste sur un plan rapproché épaule de la jeune femme et ne la montre jamais nue) ou de provocation, il s'agit simplement d'un moment d'intimité et d'abandon absolu où la vie jaillit de manière irrésistible, marquant la remontée vers la lumière des deux héros. Pas un seul mot n'est échangé et Sarah Michelle Gellar est exceptionnelle, laissant passer sur son visage mille pensées et émotions lors de longs plans qui auraient pu être délicats. Cette scène est sans conteste le sommet du film et ravira les fans de l'actrice frustrés par le manque d'envergure de ses rôles ces dernières années (et bien évidemment fera taire ceux qui ne lui trouvaient aucun charisme).

Veronika (Sarah Michelle Gellar) et Edward (Jonathan Tucker) heureux mais pour combien de temps? Voici donc un film remarquable du début à la fin, toujours simple et juste, qui rend merveilleusement justice au roman de Paulo Coehlo (qui est pour moi son meilleur, loin devant L'Alchimiste qui ne m'avait pas plus marquée que ça). Hymne à la vie de toute beauté sans maniérisme et beau discours, il saura vous toucher, je l'espère, autant que moi. Ne vous laissez pas intimider par la jacquette kitchissime du DVD ou le fait que ce film n'est pas sorti en salles, il mérite vraiment d'être loué ou acheté. Il ne s'agit pas nécessairement d'un chef-d'oeuvre au sens où il ne révolutionne rien de particulier et n'a pas non plus l'ampleur d'un classique, mais il s'agit en tout cas d'un très bon film qui laisse le même sentiment de sérénité et de foi en la vie que le roman. A recommander donc.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 13 mai 2010 4 13 /05 /Mai /2010 18:50

Robin des Bois vu par Ridley Scott avec Russell Crowe: il s'agit de la 5ème collaboration entre le cinéaste et l'acteurUne adaptation de plus de Robin des Bois?

Présenté en ouverture du Festival de Cannes hier hors-compétition, le Robin des Bois de Ridley Scott sortait également sur nos écrans. En fervente admiratrice du cinéaste qui a réalisé des joyaux tels que Alien, Blade Runner, Thelma & Louise, Gladiator... je me suis précipitée au cinéma le plus proche de chez moi. Bien que le film était annoncé depuis plus d'un an, je ne m'étais pas renseignée outre mesure sur la perspective adoptée par Ridley Scott sur le justicier légendaire et grand bien m'en a pris car j'ai été d'autant plus surprise par cette adaptation particulière, qui constitue en fait un prequel, ou comment l'archer du roi Richard-Coeur-de-Lion, Robin Longstride, est devenu le célèbre hors-la-loi. Un parti pris qui le distingue des précédents long-métrages qui lui étaient dédiés et qui permet au réalisateur d'échapper à bon nombre de facilités.

Un prequel inattendu

Le film a beau s'ouvrir sur un parchemin qui nous présente le héros comme le justicier hors-la-loi Robin des Bois, il nous faudra attendre 2h avant que ce nom légendaire ne soit prononcé par le shérif lorsqu'il annonce le décret qui fera du héros de guerre un hors-la-loi dont la tête est mise à prix par le roi Jean. De fait, le film décontenancera peut-être ceux qui pensaient voir là les aventures du brigand bien-aimé et non l'histoire de l'homme derrière la légende cependant, on ne saurait en tenir rigueur à Ridley Scott: cette perspective inattendue donne une profondeur particulière au film et déjoue toute comparaison avec des adaptations antérieures telles que Robin des Bois: Prince des voleurs de Kevin Reynolds (1990) avec Kevin Costner. On ne cherchera même pas à comparer les performances des deux chouchous de ces dames (dont je fais partie): le Robin campé par Russell Crowe est tout à fait différent de celui de Costner ou de tout autre acteur (ou renard animé) ayant incarné cette figure légendaire.

Des personnages loin de tout cliché

Ridley Scott dirigeant Cate Blanchett et Russell Crowe sur le tournage de Robin des BoisEn effet, bien qu'il s'agisse sans conteste d'un film d'action en costumes, le ton adopté est étonnamment grave là où les versions précédentes mettaient l'accent sur l'aventure et le côté rusé et espiègle du personnage, qui tourne en ridicule les plus hautes figures du pouvoir. Le ton est donné dès le début lorsque Richard-Coeur-de-Lion, mettant à l'épreuve la franchise et la bravoure de Robin, lui demande s'il pense que Dieu sera satisfait de ce qu'ils ont fait... ce à quoi l'intéressé répond calmement que c'est impossible puisqu'ils ont, entre autres, massacré un village entier et assassiné femmes et enfants! On comprend dès lors que l'on n'aura pas affaire à des personnages et des situations stéréotypées: Robin est peut-être un gentil et il deviendra bien ce que l'on nomme un "héros," mais aucun héros n'a les mains propres lorsque celui-ci participe à une guerre et le roi Richard-Coeur-de-Lion, le roi "bien-aimé" en opposition à son frère Jean, qui lui succèdera, est très loin d'être un enfant de choeur. Autant pour les images Disney qui hantent notre esprit depuis notre enfance, donc! Il y a ainsi, malgré de nombreuses scènes de bataille, moins de scènes véritablement héroïques que dans Gladiator, par exemple. Robin Longstride est un homme de caractère doué de ses muscles et de son arc, mais il n'est pas surhumain. Quant aux ennemis français, ils ne sont guère plus maléfiques que les anglais, en somme (le roi Philippe étant même un homme raisonné et plutôt sympathique) et le personnage du "grand vilain" inévitable à ce genre de films est un anglais à la solde de l'ennemi, pour des raisons qui ne nous seront jamais révélées.

Il s'agit bien du seul personnage que l'on pourrait qualifier de stéréotypé (bien qu'il demeure convaincant), chaque protagoniste de l'histoire étant montré dans toute sa profondeur, à commencer par celui qui est d'habitude montré comme le grand méchant dans toute sa splendeur: le roi Jean. Il nous est montré au départ comme un souverain fainéant, ignorant, arrogant et capricieux  sans être pour autant particulièrement cruel puis, à mesure que le film avance, il se transforme en homme de chair et de sang, qui parvient enfin à rassembler ses hommes et à faire preuve d'humanité, qui affronte sa peur malgré sa nature de prime abord lâche et peureuse... Bref, on est donc presque choqué et peiné lorsqu'à la fin, sitôt la bataille remportée grâce à Robin, il retourne sa veste de jalousie pour mieux piétiner les droits du peuple et s'en prendre à leur idole suprême, rebaptisé à l'occasion Robin des Bois. (désolée du "spoiler" en même temps, on sait tous que le roi Jean est l'ennemi juré de Robin des Bois, non?) La lâcheté est également l'apanage du shérif, du roi Philippe, et de bien d'autres, qui sont ainsi ramenés à leur condition humaine plutôt que maintenus à leur place de "vilains pas beaux et cruels." Dans ce XIIème siècle, tout un chacun lutte avant tout pour survivre et ceux qui abusent de leur pouvoir ne le font que parce-qu'ils en ont les moyens. Ejectés de leur piédestal de figures d'autorité, ce ne sont que des hommes fort communs.

Des héros de chair et de sang

Robin (Russell Crowe) armé de son fidèle arc A côté, c'est vrai que Robin, Marianne Loxley et son beau-père, pour ne citer qu'eux, sont des héros au courage sans faille mais Ridley Scott fait néanmoins son possible pour qu'ils restent le plus possible à notre hauteur. De ces trois personnages, seul Robin fait preuve d'aptitudes physiques vraiment remarquables (voir la manière dont il atteint son ennemi à la fin avec sa flèche, seul acte héroïque too much du film, mais tout à fait assumé). Marianne (excellente Cate Blanchett, comme toujours) est une femme qui doit mettre la main à la pâte en l'absence de son mari (qui ne reviendra pas de la guerre); ce n'est pas une demoiselle en détresse mais ce n'est certainement pas Xéna la guerrière! Courageuse jusqu'au bout des ongles, elle se lancera elle aussi dans la bataille aux côtés de son nouvel amour, mais lorsqu'elle voudra venger son beau-père (magnifique Max von Sydow), elle se prendra une raclée faute de maîtrise et de force.

La manière dont les événements historiques du XIIème siècle sont intégrés à l'intrigue est d'ailleurs un atout majeut du film. D'habitude, dans ce type de films, on s'en tient généralement aux grandes lignes: longues croisades (non expliquées, c'est juste la guerre au Moyen-Âge), roi cruel, peuple opprimé et affamé, justicier à la rescousse. Ici, Ridley Scott s'attache (comme dans l'excellent Kingdom of Heaven, à voir absolument dans la version director's cut en DVD et non la  décevante version tronquée sortie au ciné) à nous donner une vision subtile de la situation. On aura beau dire (comme certains l'ont déjà fait) que le cinéaste veut toujours trop en mettre dans ses films et que ce contexte historique risque d'ennuyer ceux qui sont venus voir un gros film d'action, sans la justesse de ce contexte et de ses principales figures historiques, loin des clichés et de tout piédestal, ce Robin des Bois aurait été bien plus convenu.

 

Voilà donc, en définitive, un prequel qui, comme le Batman Begins de Christopher Nolan (2005), redonne un peu de vigueur à une figure incontournable en déjouant toutes les attentes (et les préjugés) que l'on pouvait avoir à son sujet. Et si la fin sonne comme un début, Robin Longstride devenant enfin Robin des Bois, le film de Scott est tout sauf une longue exposition pompeuse pour essayer de nous vendre une suite. C'est un film épique sans être lyrique, fort, émouvant mais sans pathos et divertissant sans être bourrin. Un film humain qui nous donne une perspective intéressante parmi un flot de blockbusters pré-fabriqués. Il ne s'agit pas d'un grand film, ni même du meilleur film de Ridley Scott, mais c'est en tout cas un excellent long-métrage qui mérite largement d'ouvrir le Festival de Cannes (qui a vu bien pire...) et de conquérir le box-office, si le public accepte toutefois que l'on joue avec ses attentes, la bande-annonce, pompée sur Gladiator, étant en ce sens assez mensongère, ce qui n'est jamais un bien pour un film de cette ampleur.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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