Cinéma

Lundi 5 juillet 2010 1 05 /07 /Juil /2010 08:37

L'Illusionniste, le nouveau film d'animation de Sylvain Chomet après Les Triplettes de Belleville en 2002.Un film qui rend hommage à Jacques Tati

Avant de parler du dernier film de Sylvain Chomet, j’ai deux « fautes » à confesser : premièrement, je n’ai pour le moment jamais regardé un film de Jacques Tati en entier et deuxièmement, à mon grand regret, je n’ai toujours pas vu Les Tripettes de Belleville, le premier long-métrage d’animation de Chomet, unanimement salué comme un chef-d’œuvre ! C’est mal je sais, mais je compte bien me rattraper et puis j’ai tout de même vu deux courts-métrages du cinéaste : La vieille dame et les pigeons, chef d’œuvre burlesque complètement barré et le segment sur le VIIème arrondissement de la capitale du film collectif Paris je t’aime mettant en scène un couple de mimes au pied de la Tour Eiffel, ce dernier étant un film traditionnel avec des acteurs en chair et en os.

Je savais bien sûr que L’Illusionniste était adapté d’un scénario autobiographique de Jacques Tati que celui-ci n’avait jamais pu tourner et que le film de Sylvain Chomet était en ce sens très référencé. J’avais entendu les critiques dithyrambiques et j’avais hâte de voir ce film qui avait l’air d’un pur chef d’œuvre d’animation à l’ancienne mais je craignais également que, en novice de l’œuvre de Tati, je passe en partie à côté du film si celui-ci s’appuyait trop sur un jeu de clin d’œils à la vie et à la filmographie du grand homme.

Magique même sans connaître M. Hulot

L'Illusionniste, hommage à Jacques Tati, s'inspire des aventures réelles du cinéaste.

J’avais tort ! Que ceux qui sont peu familiers du créateur de M. Hulot se rassurent : il n’est guère besoin de connaître l’univers de Tati, ni même d’y être sensible, pour pouvoir apprécier L’Illusionniste. Le film sait s’apprécier en tant que tel et je dois d’ailleurs avouer que j’ai été surprise de me rendre compte que je n’étais pas aussi ignorante de l’œuvre de Tati que je m’imaginais l’être. Certes, je n’ai vu que des extraits de ses plus grands films et Les vacances de M. Hulot dort dans un carton de vieilles VHS dans mon salon depuis bien longtemps mais dès que le magicien Jacques Tatischeff apparaît à l’écran, avec ses jambes immenses, sa démarche mal assurée et son mutisme, on reconnaît immédiatement le personnage créé par le cinéaste français et on en retrouve l’humour.

Une animation remarquable

L'animation de Sylvain Chomet est remarquable. Le cinéaste a décidément plus d'un tour dans son chapeau!

L’animation de Sylvain Chomet est particulièrement remarquable et nous fait regretter qu’il n’existe pas plus de films de ce type. On retrouve le style de La vieille dame et les pigeons (je m’abstiens de faire des comparaisons avec Les Triplettes… comme je ne l’ai pas vu) mais en encore plus abouti et travaillé. Les expressions et la démarche des personnages, les décors, les couleurs, tout est absolument superbe de fraîcheur et de précision. On a affaire à un véritable film d’animation à l’ancienne, très loin des platitudes en 2D auxquelles on a droit le plus souvent ces dernières années. Bien qu’il y ait certains éléments en 3D dans le film par moments (ce qui est très courant dans des films 2D), L’Illusionniste n’a rien de ces films d’animation réalisés de manière on ne peut plus visible par ordinateur et les dessins semblent toujours être dotés d’une vie à part entière.

La musique joue un rôle capital puisque le film comporte en fait très peu de dialogues (les deux personnages principaux ne parlent pas la même langue et ne passent ainsi pas par le langage pour communiquer) et elle est très réussie. Le manque de dialogues ne pose d’ailleurs pas problème, les personnages sont tellement expressifs, les situations tellement crédibles et parlantes, qu’on oublie bien vite ce détail pour se laisser emporter par l’histoire.

La vie de bohème?

L'Illusionniste, un film mélancolique qui décrit la vie d'artiste sans romantisme.

Celle-ci est très mélancolique et c’est peut-être cela qui m’a le plus surprise. Il y a quelque chose de très chaplinesque dans L’Illusionniste qui n’est autre que le récit d’un homme qui tente tant bien que mal de survivre en apportant du rêve au public. Mais à une époque où les rock stars prennent de plus en plus la place des magiciens dans les music halls, qui eux-mêmes connaissent des temps difficiles, survivre est de plus en plus compliqué.

Tatischeff prend une jeune fille écossaise encore plus défavorisée que lui sous son aile et celle-ci est fascinée par son métier et ne voit que le côté magique et bohème de cette vie. Il essaie autant qu’il peut de lui rendre l’existence agréable mais plutôt que de s’achever sur une note d’espoir, c’est à une irréparable perte de l’innocence que nous assistons à la fin du film.

Les magiciens n'existent pas?

Jacques Tatischeff, un magicien qui a perdu ses illusions...

Face aux difficultés matérielles, la magie disparaît peu à peu pour l’illusionniste qui risquerait de se retrouver à la rue s’il ne se résigne pas à  rentrer dans le moule d’une société qui ne fait preuve d’aucune compassion à l’égard des rêveurs marginaux.

«Les magiciens n’existent pas » est la triste conclusion du film et pourtant, il se dégage tant de force et de beauté de L’Illusionniste qu’on n’y croit pas tout à fait. Les lieux de l’action ont beau s’éteindre les uns après les autres, preuve d’une époque désormais révolue, on reste persuadés, malgré nos yeux embués de larmes, que cet illusionniste, même s’il n’arrive plus désormais à croire en ses tours, impuissant face à son isolement de plus en plus grand, n’en reste pas moins un véritable magicien au grand cœur. Comme chez Chaplin, on rit parfois franchement et souvent amèrement, le cœur serré, mais la beauté et l’émotion qui se dégagent du film de Sylvain Chomet finissent par l’emporter. 

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Mercredi 23 juin 2010 3 23 /06 /Juin /2010 11:55

Affiche originale d'Antichrist, le film scandale de Lars Von Trier qui a valu à Charlotte Gainsbourg le prix d'interprétation féminine à CannesRidicule Antichrist?

Je viens enfin de voir pour la première fois Antichrist, que j'avais raté au cinéma lors de sa sortie l'an dernier. J'aime beaucoup les films de Lars Von Trier (Breaking the Waves, Dancer in the Dark et Dogville surtout, je n'ai pas vu ceux qu'il a fait avant Les Idiots) et j'avais très envie de voir celui-ci, bien que les critiques plus que mitigées m'avaient rendue quelque peu sceptique. Le cinéaste provocateur né serait-il tombé dans le ridicule en poussant trop loin le symbolisme et le Grand-Guignol?

C'est en effet ce qui se dégageait de ce que j'avais pu lire et, sachant que la limite entre provocation réelle et provocation gratuite peut être mince et que le Danois n'est pas le cinéaste le plus humble qui soit, je craignais que Von Trier ne soit tombé du côté obscur de la force. Préparée à voir un beau film qui se casse la gueule au bout d'une heure, j'ai finalement été agréablement surprise par la qualité et la cohérence de l'ensemble, bien qu'Antichrist ne soit pas un film dénué de défauts, loin s'en faut.

Un début choc

Elle (Charlotte Gainsbourg) et Lui (Willem Dafoe) font l'amour tandis que leur fils monte sur le rebord de la fenêtre dans Antichrist de Lars Von Trier

Nous suivons le parcours d'un couple anonyme qui vient de perdre leur jeune enfant, qui s'est défenestré tandis qu'ils faisaient l'amour dans leur chambre. Accablée de chagrin, la femme sombre dans une violente dépression et son mari, thérapeute comportementaliste, la prend en charge et tente de l'aider à faire face à sa douleur en la soumettant à tout un tas d'exercices supposés lui permettre d'affronter ses pires peurs, qu'elle ne peut formuler et qui se rattachent aux bois où la jeune femme avait passé quelques semaines avec son fils peu de temps avant sa mort. Ils partent donc tous deux se réfugier dans ce chalet isolé où les choses vont vite dégénérer, la femme sombrant de manière de plus en plus manifeste dans la folie.

Le fils du couple d'Antichrist tombera accidentellement par la fenêtre, les conduisant à partir faire leur deuil dans une maisonnette en pleine forêt

Le film s'ouvre sur une très belle séquence en noir et blanc qui défile au ralenti sur un air d'opéra: le couple prend une douche et s'adonne à des ébats torrides qu'ils continuent dans la chambre. Pendant ce temps, nous voyons l'enfant sortir de son parc et s'approcher dangereusement de la fenêtre ouverte, attiré par les flocons de neige qui pénètrent dans le salon. La chute de l'enfant correspond à l'orgasme de la femme.

Le couple d'Antichrist (Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe) en train de faire l'amour dans le magnifique prologue du film de Lars Von Trier

Dès le départ, Lars Von Trier frappe fort et divise déjà autant qu'il fascine: d'un côté, il y a cette séquence très belle, filmée avec un soin étonnant (la caméra est sur pied, si, si!) et une netteté d'image tout aussi surprenante de la part d'un cinéaste adepte d'une approche documentaire, aimant filmer caméra au poing avec force de zooms, faux raccords, etc. De l'autre, il y a un côté limite trop lisse dans ces images trop nettes et trop belles, dont le côté image d'Epinal porno soft est poussé jusqu'à filmer les personnages faire l'amour contre le tambour d'une machine à laver, ce qui revêt presque un aspect publicitaire. L'insert sur la pénétration sous la douche semble être simplement là pour provoquer, on craint un peu que le cinéaste reste en surface par la suite... Mais le reste de la séquence est magnifique bien que montrer la chute de ce petit garçon de manière aussi esthétique, aussi longue, met un peu mal à l'aise. Mais n'est-ce pas là le but du cinéaste?

La symbolique (Éros et Thanatos, soit le lien entre pulsion de vie et pulsion de mort au travers de l'acte sexuel) est très marquée, évidente, mais pas dérangeante en soit. Le sentiment de culpabilité de la femme qui en résultera est annoncé implicitement de cette manière, présentant ainsi une thématique religieuse: le rapport à la chair condamné par l'Eglise, la femme dont la jouissance est vue comme une menace pour l'ordre (patriarcal) établi... Obsédé par la symbolique chrétienne (qu'il n'emploie pas au 1er degré), Von Trier se prépare ainsi à nous montrer son œuvre ultime en la matière.

Lars Von Trier misogyne? Une erreur d'interprétation aberrante

La femme (Charlotte Gainsbourg) transformée en piéta dans la séquence onirique nous présentant la forêt dans Antichrist de Lars Von TrierCoupons court ici aux accusations de misogynie dont est régulièrement victime Lars Von Trier et qui se sont abattues de concert à la sortie d'Antichrist. Je suis une féministe convaincue, qui s'intéresse en outre à la représentation de la femme dans les mythes, religions et au cinéma et que les critiques ne voient pas que le cinéaste s'identifie complètement à ses héroïnes (qu'il s'agisse de Bess, Selma ou Grace) et critique ouvertement les personnes profondément manipulatrices et perverses qui abusent d'elles est un mystère que je ne m'explique pas. La seule raison possible, c'est que les journalistes en question ont du Danois une image des plus antipathiques (qu'il entretient certes un peu), celle d'un manipulateur cynique prêt à tout pour choquer son public.

Une atmosphère onirique de conte angoissant se dégage des scènes dans la forêt dans Antichrist de Lars Von Trier

Partant ainsi du principe que le cinéaste est cynique, tout homme cynique (et macho par la même occasion) présent dans ses films devient pour ces critiques une sorte de double de celui-ci qui témoignerait ainsi de son aversion profonde pour les femmes puisque, de plus, celles-ci subissent toujours les pires outrages dans ses films! Un point de vue ridicule tant il se base sur le seul préjugé et non sur les films en eux-mêmes, qui adoptent clairement le point de vue des héroïnes, qui emportent ainsi notre adhésion. Elles en prennent peut-être plein la gueule (viol, harcèlement, chantage...) mais elles ne demeurent jamais de simples victimes malgré les apparences et lorsqu'elles le sont, c'est le comportement des hommes qui est mis en cause.

Le cinéaste filme certes un peu trop leur douleur en gros plan, n'épargnant rien au public, mais l'accuser de prendre un plaisir véritable à voir les femmes souffrir comme s'il accomplissait là une vengeance personnelle est tout simplement de l'ordre de l'affabulation. Tout manipulateur et apparent cynique qu'il soit, Von Trier n'est pas pour autant dénué de cœur et on pourrait dire que c'est la corruption du monde qui est la cause de cet état d'esprit: en somme, le cinéaste Danois est au fond un idéaliste sensible déçu qui envisage les rapports humains de manière froide et cruelle.

Willem Dafoe fait une étrange découverte dans l'herbe de la clairière dans Antichrist de Lars Von Trier

Bien qu'il soit volontairement ambigu sur certains points (l'épilogue notamment), il ne fait aucun doute que le réalisateur n'a pas voulu dire que la femme était le suppôt de Satan, au contraire! Pour commencer, en pleine dépression au moment du tournage, il a répété plusieurs fois qu'il s'identifiait au personnage de la femme. D'autre part, même si l'homme est celui qui mène l'action jusqu'au pétage de câble de celle-ci, ce personnage est fort ambigu et assez antipathique: sous prétexte qu'il est thérapeute, il traite son épouse en patiente et se comporte de manière paternaliste. Il a également perdu son fils, pourtant il ne se comporte ni en père ni en mari aux côtés de sa femme en deuil et cette attitude court rapidement sur les nerfs de sa compagne, qui lui reproche de ne s'être jamais intéressé à elle auparavant et de ne le faire que parce qu'elle est désormais sa "patiente"... et évidemment on partage son point de vue.

Par ailleurs, dans une interview avec le magazine Première, Lars Von Trier avait avoué s'être inspiré du livre de Nietzsche intitulé justement L'Antéchrist: "C’est un livre d’une violence inouïe contre le christianisme. Je le relis depuis l'âge de 12 ans, j’adore le titre et je voulais en faire un film…" Autant dire qu'en se basant sur un tel livre, le cinéaste ne pouvait pas aller dans le sens de l'Inquisition, sujet qu'on retrouve directement dans le film. 

Dans les bois : femme, nature et sorcellerie

Une maisonnette isolée au coeur des bois constitue le décor aussi beau qu'inquiétant d'Antichrist de Lars Von TrierPassé la première demi-heure dans l'appartement du couple, nous nous retrouvons dans leur maisonnette de vacances au milieu des bois (un lieu surnommé... Éden) pour le reste du film. L'arrivée dans les lieux est anticipée par un exercice de visualisation/hypnose auquel l'homme soumet sa femme: séquence aussi sublime qu'inquiétante, toute emplie de brume, qui suggère le virage vers l'horreur qui surviendra dans ces lieux comme hantés, cette scène onirique évoque également clairement les contes.

Charlotte Gainsbourg erre à travers les bois dans une séquence onirique d'Antichrist, à l'ambiance de conte angoissant. Petit Chaperon Rouge ou Loup?

En étant un peu familier de l'analyse des contes de fées et des archétypes jungiens, on pressent que l'archétype de l'Ombre, souvent rattaché aux femmes et aux bois dans les contes, sera central dans le film. Si l'on prend cet archétype au pied de la lettre, l'Ombre c'est le Mal, donc Lucifer, Méphisto, etc. Pour l'analyse jungienne néanmoins, l'Ombre est ce double inversé que nous portons en nous et qui se caractérise par tout ce que nous refoulons, ne voulons pas reconnaître en nous et qui, si nous apprenons à l'accepter, nous apporte une meilleure connaissance de nous-mêmes. Cependant, nous rejetons souvent notre Ombre pour la projeter sur d'autres personnes qui nous servent alors de boucs émissaires.

Le thème de la persécution des femmes au cours de l'Histoire est un des thèmes principaux d'Antichrist de Lars Von Trier

Ce qui donne une autre appréciation des sorcières de ces histoires et met en lumière les persécutions subies par les femmes marginales au Moyen-Age. Dans les contes, certains personnages (tels que la marâtre, la sorcière, etc.) sont ainsi caractérisés de manière maléfique : ils possèdent toutes les qualités inversées du héros pour que l'enfant accepte d'intégrer cet antagoniste intérieur et de projeter sa propre part d'Ombre. Chose qu'il ne pourrait pas faire, car trop dérangeante, si certaines de ces caractéristiques étaient attribuées au héros. C'est là la principale différence avec les mythes, souvent très sanglants, où les "héros" et les dieux peuvent souvent commettre des actes horribles aussi facilement que des actes bénéfiques.

Ceci annonce clairement le thème de la sorcellerie et de la persécution des femmes qui va surgir lorsqu'on apprendra que la femme effectue une thèse sur ce sujet. Sujet qui va la hanter de plus en plus... Lorsque le personnage de Charlotte Gainsbourg s'allonge dans l'herbe, paumes vers le ciel, Lars Von Trier la transforme ainsi en piéta (représentation de la Vierge pleurant la mort de son fils), ce qui rendra sa transformation finale encore plus terrifiante.

Montée progressive de l'angoisse

Willem Dafoe plongé en plein cauchemar dans Antichrist de Lars Von TrierLe cinéaste reprend dès lors dans son film les codes du film d'horreur et fait monter l'angoisse toujours un cran au-dessus en faisant appel à la suggestion. Des bruits bizarres dans la nuit (comme si quelqu'un entrait dans la maison) qui sont en fait des glands s'écrasant sur le toit, un oisillon qui tombe mort sur une fourmilière, les images collectées par la femme dans le cadre de sa recherche sur les sorcières qui deviennent flippantes à mesure que celle-ci perd les pédales... Lars Von Trier donne une ambiance de plus en plus étouffante à Antichrist avec une maîtrise remarquable. La plongée vers la folie est très progressive et commence par des choses assez anodines, jusqu'au moment où la femme se met à approuver l'action des persécuteurs de l'Inquisition. Nous comprenons alors que sa culpabilité l'a emportée sur elle et qu'elle se voit comme une monstrueuse sorcière qui ne peut qu'agir en conséquence. 

Paroxysme de l'horreur

Charlotte Gainsbourg hantée par les femmes brûlées lors de l'Inquisition dans Antichrist de Lars Von Trier perd pied et entraîne son mari dans sa folie Les choses commencent à se corser au bout d'une heure pour aller crescendo jusqu'à la fin. Le personnage de Charlotte Gainsbourg se sent liée à toutes ces femmes mortes brûlées des siècles plus tôt (voir photo ci-dessus) et sa culpabilité devient folie persécutrice... Je ne spoilerai pas le reste, disons simplement que nous glissons de la suggestion à une violence physique de plus en plus grande pour atteindre des paroxysmes d'horreur qui pourront rebuter certaines personnes. Les corps considérés comme impurs par la femme dans sa folie subissent maints châtiments montrés de manière très gore et souvent sans coupures de plan, comme c'était le cas dans Old Boy de Park Chan-wook par exemple (où nous avions l'impression de voir le kidnappeur du héros lui couper la langue sans que ce soit le cas). Von Trier va au bout de sa démarche et ne recule devant rien... A ce stade-là, ça passe ou ça casse. Pour moi, malgré quelques réserves sur certains points, c'est plutôt bien passé et j'ai regardé ce dénouement en étant tour à tour fascinée, effrayée (de plus en plus) et choquée.

Un épilogue onirique et effrayant pour Antichrist de Lars Von TrierL'épilogue, comme souvent chez le cinéaste, est un peu ambigu, mais pas au sens où l'on pourrait considérer que les femmes sont les suppôts de Satan. Je pense que, par sa dimension onirique, on pourra le percevoir à des degrés différents tout en restant dans le même ordre d'idée. Pour moi, c'est plutôt une critique de l'Inquisition religieuse qui a injustement persécuté ces femmes et diabolisé leur corps et leur rapport à la nature (idée qui a malheureusement survécu quand on voit comment est considérée la sexualité féminine par rapport à celle des hommes). Il était fréquent, à l'époque, que les femmes accusées sombrent dans la folie (quand elles n'étaient pas déjà atteintes de démence) et finissent réellement par penser qu'elles étaient de maléfiques sorcières. C'est un sujet qui m'a toujours beaucoup intéressée et dans lequel je suis un peu plus plongée ces derniers temps puisque Jérémy Zucchi, me filme actuellement pour son docu fiction (Sorcière d'encre) sur une "sorcière" qui fut brûlée en Ardèche au Moyen-Age.

Pour conclure, Antichrist est un film d'une maîtrise impressionnante qui ne méritait pas la volée de bois vert qu'il s'est pris à Cannes. Il n'est pas exempt de défauts dans son excès final, mais Von Trier  a eu le courage d'aller au bout de sa démarche. Willem Dafoe et Charlotte Gainsbourg (qui n'a vraiment pas volé son prix d'interprétation féminine au festival de Cannes) y sont extraordinaires, aussi émouvants que terrifiants, parvenant à rendre crédibles des choses qui auraient pu paraître artificielles.  Le film rebutera sans doute certaines personnes dans sa dernière partie mais en fin de compte, on reste longtemps sous l'emprise du film... et pas uniquement pour le trash et le gore de certaines scènes. D'ailleurs, plus j'y repense et plus je pardonne au cinéaste les quelques points sur lesquels j'étais mitigée et le film est déjà monté un cran au-dessus dans mon estime, alors que j'avais déjà vraiment bien aimé à la base, ce qui est bon signe.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 22:27

Affiche originale du film Contact de Robert Zemeckis avec Jodie Foster et Matthew McConaughey

Une adaptation grand public

Chose promie, chose dûe: après ma critique du sublime roman de Carl Sagan, voici donc celle du film qui en a été adapté. J'ai donc revu celui-ci pour la troisième fois avant-hier. Il est étrange de penser que, alors que c'est le film de Robert Zemeckis qui m'a fait découvrir le roman en 1997 ( je l'avais lu car le film ne passait plus en salles), je ne l'ai vu que des années plus tard, en seconde, lorsqu'il était passé sur France 2 ou France 3. Et je dois avouer que, en dépit de mon adoration pour Jodie Foster qui est absolument parfaite dans le rôle d'Eleanor Arroway, j'avais été bien déçue par cette adaptation.

J'avais été capable de l'apprécier dans l'ensemble mais vraiment sans plus; trop d'éléments me faisaient tiquer, je trouvais que le scénario simplifiait considérablement le propos du livre, rendant certains éléments limite guimauve. Je l'ai regardé une deuxième fois il y a environ un an avec mon copain et cette fois, je l'ai beaucoup plus apprécié, même si je regrettais toujours un certain nombre de changements par rapport au roman qui n'avaient pour moi pas lieu d'être si ce n'est rendre l'intrigue moralement plus acceptable et digeste pour le grand public. Puis je l'ai revu cette semaine donc et je pense que mon avis, cette fois, se situe entre celui que j'ai eu après la première et seconde vision! En gros, je l'ai apprécié d'un bout à l'autre, j'ai été touchée et j'ai trouvé les images souvent très belles, mais je pestais régulièrement contre certaines choses qui, décidément, ne passent vraiment pas pour moi et qui réduisent considérablement l'impact de l'histoire.Au point que j'ai dû mettre le DVD en pause au moins cinq fois pour détailler les trucs qui m'agaçaient à mon copain, qui n'a pas encore lu le livre.

Au nom du père

Dans le film Contact, la jeune Ellie, orpheline de mère, est très proche de son père

Contact s'ouvre en tout cas sur une très belle séquence où l'on entend diverses sources radiophoniques émanant de la Terre et résonnant dans le cosmos, où l'on traverse les étoiles, que l'on voit finalement se refléter dans l'oeil de l'héroïne, la jeune Ellie, alors âgée de huit ou neuf ans. Par cette seule séquence, le film nous conquiert et nous fait en effet retrouver notre émerveillement d'enfant face à l'univers. Dans ce premier flash-back (qui sera bientôt suivi de celui, plus tragique, où Ellie perd son père), nous voyons la petite fille observer les étoiles au télescope avec son père puis chercher à communiquer, par la radio, avec d'autres régions des Etats-Unis, laissant augurer sa future carrière d'astronome.

Le premier détail agaçant ne tarde pas à faire son apparition, néanmoins: alors qu'elle se couche, Ellie demande à son père si elle pourrait réussir à rentrer en contact avec sa mère défunte par le biais de la radio. D'une part, ce côté tout de suite mélo, rempli de bons sentiments, est un brin irritant et surtout conventionnel (même si l'héroïne est en effet une enfant à ce moment là, donc ça pourrait passer) mais surtout, dans le roman, la mère est bel et bien vivante et la relation qu'entretient l'héroïne avec elle et son beau-père est centrale. Sans spoiler la fin du roman, on peut d'ailleurs affirmer que c'est cette relation complexe avec celle-ci et son beau-père haï John Staughton qui finit par créer l'impact émotionnel final. Zemeckis ne garde ici  que sa relation fusionnelle avec son père (qui est en effet essentielle au roman) mais, en inventant cette histoire de mère morte en couches, non seulement il tombe dans un lieu commun inutilement mélo (la pauvrette se retrouve ainsi orpheline à neuf ans, donc vraiment "seule au monde") mais il prend également le parti de simplifier considérablement l'histoire originale et sa portée. Le roman de Carl Sagan est certes volumineux, mais je suis persuadée que conserver la mère et le beau-père dans l'intrigue n'aurait pas rallongé le film à ce point. 

Jodie Foster sublime en astronome battante

Ellie Arroway (Jodie Foster) reçoit un signal en provenance de Vega dans Contact de Robert Zemeckis

La partie recherche et décodage du message est en revanche très intéressante. Le scénario condense de manière convaincante l'intrigue qui, dans le roman, s'étale sur de nombreuses années. Le personnage d'Ellie a ainsi été considérablement rajeuni (lorsqu'elle part pour l'espace dans le roman, elle a 50 ans) et Jodie Foster, comme à son habitude, est remarquable et s'impose comme une évidence dans ce rôle. Qui mieux qu'elle, en effet, aurait pu interpréter cette femme aussi intellectuelle que passionnée et émotive? La position marginale qu'elle occupe en tant que femme travaillant dans un domaine considéré comme fantasque par nombre de ses confrères est également bien retranscrit. Sa rivalité avec son ancien professeur, David Drumlin, met en évidence la misogynie du milieu scientifique et l'arrivisme de certains, bien que la relation admiration-jalousie qu'elle entretient avec lui soit beaucoup plus subtile dans le roman.

Un propos philosophique et théologique trop édulcoré

Palmer Joss (Matthew McConaughey) et Ellie (Jodie Foster), un prêcheur et une agnostique inséparables dans Contact de Robert Zemeckis

Ce qui m'a semblé plus gênant dans le reste du film, en fin de compte, est tout ce qui touche au côté théologie/philosophie. Cet aspect est clairement introduit par l'apparition du personnage de Palmer Joss, le jeune pasteur aussi excentrique que charismatique. C'est là que le bât blesse pour moi, puisque c'est vraiment là qu'on voit que le propos du roman a été édulcoré pour le rendre plus facilement acceptable pour le public américain. Matthew McConaughey n'est certes pas un mauvais acteur (même si je le trouve personnellement bien trop lisse), mais les scénaristes ont transformé cet homme de foi en yuppie bon chic bon genre alors que le personnage du roman, s'il est un séducteur beau gosse bien vu par le pouvoir, est franchement bien plus barré et ambigu, rendant les échanges entre les deux autrement plus intéressants.

Par exemple, on nous apprend dans le livre que celui-ci, avant de devenir une figure médiatique connue, avait gagné sa vie dans les foires: il s'était fait tatouer sur le torse une mappemonde et faisait s'agiter celle-ci en jouant des pectoraux, tout en récitant des textes religieux. Un jour, en pleine représentation, il fut frappé par la foudre et laissé pour mort mais s'en tira et considéra dès lors qu'il avait été ressucité par Dieu, dans tous les sens du terme. Il a ainsi ce côté dévot et un peu illuminé, tout en étant un très bon orateur sans être aussi conservateur que les born again christians américains.

Et lui et Ellie ne couchent jamais ensemble dans le roman non plus! Leur attirance mutuelle n'apparaît qu'en toute fin de roman et reste très suggérée. J'ai donc été très agacée par le fait qu'ils se retrouvent au lit tout de suite après leur première rencontre. A croire que les producteurs ont pensé que les spectateurs refuseraient de voir un film de 2h20 sans la moindre histoire d'amour! Cette facilité scénaristique n'apporte rien de plus au récit et rend les rapports entre les deux personnages bien trop convenus, au point que leurs débats théologiques, développés et percutants dans le roman, disparaissent presque totalement. Les seuls petits moments où ils abordent la question, on en reste à deux-trois généralités naïves dont ils parlent en gros une minute maximum. Ce qui ne joue ni en faveur du personnage ni au propos du film.

Ellie (Jodie Foster) découvre avec émerveillement le cosmos depuis son vaisseau spatial dans Contact de Robert Zemeckis

La pointe critique est bien présente lorsque Joss demande à Ellie si elle croit en Dieu lors de l'entretien face au comité pour déterminer si elle partira dans l'espace et qu'elle se voit répliquer, en raison de son agnoticisme, qu'il serait inconcevable que les Etats-Unis envoient quelqu'un qui ne partage pas la croyance de 95% de la population, mais au final, on sent que les scénaristes ont tellement eu peur de froisser certaines personnes qu'ils ont préféré en rester au minimum syndical sur ce point. Du coup, à la fin, le propos peut paraître un peu naïf alors que le dénouement est assez fidèle au roman: l'astronome ne peut en effet pas prouver qu'elle est bien partie sur Vega et est rentrée en contact avec ses habitants et éprouve, à ce moment-là, une foi qui n'est certes pas religieuse mais s'en rapproche.

Mais cette évolution pourrait presque paraître moralisatrice envers le personnage dans ce contexte (elle se moquait des gens qui avaient la foi et se retrouve dans leur situation), ce qu'on ne ressent absolument pas dans le roman. La transformer en espèce de prophète ou de Jeanne d'Arc (référence avouée de Zemeckis) n'était peut-être pas nécessaire également, quoi que ce ne soit pas non plus horriblement gênant: dans le roman en effet, le gouvernement interdit purement et simplement aux cinq astronautes de révéler leur histoire au monde, bien que plusieurs éléments techniques accréditent leur version des faits. Pas de pancartes: "J'y crois aussi!" et autres disciples enthousiastes à sa sortie des bâtiments officiels donc!

Je suis donc assez critique envers Contact (et j'ai en effet du mal à ne pas faire de comparaisons avec le roman!) mais il s'agit néanmoins d'un bon film, intelligent et touchant mais qui manque trop de courage pour être véritablement excellent. Le message du film est trop souvent délivré de manière textuelle ("ce qui nous permet de survivre dans ce monde où tout est incertain, c'est les autres" en gros) alors que cela aurait été parfaitement compréhensible sans ce type de dialogue démonstratif. Il se dégage ainsi par moments une sorte de naïveté sirupeuse qui a très souvent été reprochée au film alors que le propos du roman de Carl Sagan, bien que dilué, est quand même présent. Et c'est en fin de compte ce qui me gêne le plus, car pour le reste, le film de Zemeckis est prenant, bien mené et superbement interprété par Jodie Foster.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Mercredi 9 juin 2010 3 09 /06 /Juin /2010 01:25

Affiche originale de Love Story, la célèbre adaptation du roman d'Erich Segal avec Ryan O'Neal et Ali Mac Graw

Mélo ou beau film d'amour?

J'ai enfin regardé l'adaptation du roman d'Erich Segal, que j'ai lu il y a neuf ans de cela et dont je viens de vous proposer une critique. Comme tout le monde, je connaissais les images du film et surtout la superbe musique (lacrymale à souhait mais superbe) de Francis Lai, que je joue des fois au synthé. Je craignais un peu que le film ait mal vieilli ou en rajoute par rapport au roman, en appuyant le côté tragique de l'histoire, façon, "à vos marques, prêts, pleurez!"

En même temps, je savais que le film était bien noté sur Imdb et plutôt bien considéré dans l'ensemble et je dois dire que j'aime beaucoup les acteurs: Ryan O'Neal, s'il a un physique assez lisse de jeune premier (mais quel charisme et quel sourire!) n'en demeure pas moins un acteur étonnant de justesse, surtout dans le Barry Lyndon de Kubrick où il interprétait le rôle éponyme. Quant à Ali MacGraw (qui ne doit sa gloire qu'à deux films, celui-ci et Guet-Apens avec Steve McQueen), bien que je n'ai jamais vu aucun de ses films, il s'agit d'une actrice pour laquelle j'ai toujours eu beaucoup de sympathie. Ce mélodrame ne pouvait donc pas être bien déplaisant, d'autant plus qu'il me semblait bien qu'Erich Segal avait participé au scénario (il est en effet le scénariste).

Et Love Story est en effet un très beau film d'amour, bien joué et plutôt bien réalisé. Je dis plutôt car certains effets d'arrêt sur image ou de fondu enchaîné au ralenti ont très très mal vieilli et arrachent quelques grimaces à des moments peu opportuns. Mais mis à part ces menus détails, il n'y a pas grand chose à reprocher à  au film d'Arthur Hiller.

Une adaptation fidèle et convaincante

Jenny Cavilleri (Ali MacGraw) au temps du bonheur avec Oliver dans Love Story d'Arthur Hiller

Au cours de la première demi-heure pourtant, j'avais quelques réserves:si Ryan O'Neal est très juste dans le film, il me semblait trop "gentil" pour le rôle. Comme je le disais dans ma critique du roman, Oliver Barrett IV est un jeune yuppie arrogant qui cumule les aventures sans lendemain et se cache derrière une carapace de gars costaud qui ne sait pas pleurer. Comme il s'agit d'une manière de se protéger, on devine vite que c'est un vrai tendre, mais le personnage reste étranger à ses propres émotions jusqu'à la toute fin de l'histoire, lorsqu'enfin, à la mort de Jenny, il parvient à pleurer dans les bras de son père, avec lequel il était fâché. Or, Ryan O'Neal apparaît dès le départ comme un gentil nounours aux yeux doux qui se fait mener à la baguette par la sarcastique Jenny. Même si son côté plus brute apparaît un peu plus tard, il a souvent l'air au bord des larmes,que ce soit lorsqu'il demande à la jeune femme sa main ou après qu'ils aient fait l'amour pour la première fois et je pestais intérieurement contre ce parti-pris conventionnel. Néanmoins, à ma grande surprise, plus le film avance et plus le personnage s'endurcit, pour finalement coïncider parfaitement avec le héros du roman. Je craignais que l'émotion ne soit trop appuyée lorsqu'on apprend la maladie incurable de la jeune femme et évidemment, lorsqu'elle meurt à l'hôpital dans les bras de son amour, or il n'en est rien. Le film est en cela extrêmement fidèle au livre, d'autant plus que, fait rarissime pour une adaptation je pense, la quasi-totalité des répliques du film sont celles, à la virgule prêt, que l'on trouve dans le roman!

Des larmes perdues dans la neige

Oliver Barrett (Ryan O'Neal) n'a d'yeux que pour Jenny dans le paysage enneigé dans Love Story d'Arthur Hiller

J'ai par contre été moins émue par le film que je ne l'avais été par le roman. Je ne pense pas qu'Arthur Hiller soit en tort pour autant: peut-être que, par sa fidélité même à l'oeuvre d'origine, j'ai tout simplement eu le sentiment que ce film n'apportait rien de plus au texte original, mis à part la prestation (très convaincante) de ses interprètes et la fameuse musique. J'ai trouvé le film très beau, très réussi, mais je n'ai pas été "scotchée." Love Story n'est pas un chef d'oeuvre (ce serait franchement le surestimer) mais, par sa simplicité même, sa sobriété et le charme de ses acteurs, il s'agit d'un film qu'on savoure avec délice et émotion.  Mélancolique plutôt que franchement triste, il possède la même fraîcheur que le roman, cette même volonté de prendre la vie avec légèreté tout en refusant l'auto-apitoiement malgré sa fin tragique.

Oliver Barrett (Ryan O'Neal), une statue dans le paysage enneigé figé dans le silence dans Love Story d'Arthur Hiller

Un élément néanmoins m'a surprise et confère à cette adaptation plus de pessimisme que l'oeuvre originale: alors que dans celle-ci le héros parvenait à laisser libre cours à son chagrin dans les bras de son père et par la même occasion à se réconcilier avec lui, ici, Oliver pardonne à son père en lui révélant implicitement l'amour qu'il lui porte mais il se détourne de lui sans un regard (et sans s'autoriser à verser une larme) avant de rejoindre le stade enneigé où Jenny et lui avaient passé des moments romantiques avant son hospitalisation. Cette neige qui parcourt tout le film, tel un fil rouge, et où le héros choisit de se perdre pour de bon semble-t-il, comme l'atteste son regard éperdu qui semble fixer dans l'au-delà un bonheur terreste disparu à tout jamais. S'ouvrant et se terminant sur ces plans identiques du jeune homme assis de dos sur un banc enneigé et le thème musical lancinant de Francis Lai, Love Story se révèle alors comme l'histoire d'un homme hanté à tout jamais par une histoire d'amour absolu, sans possibilité de rentrer un jour chez lui. Un homme qui se fait statue dans ce paysage figé dans le silence et la blancheur immaculée.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 3 juin 2010 4 03 /06 /Juin /2010 18:17

Affiche originale de Damnation de Béla Tarr, sorti dans les salles françaises en 2006, 19 ans après sa réalisation

Torpeur hypnotique

Des berlines de charbon défilent sur des câbles électriques inlassablement. Le plan dure cinq minutes. Rien ne vient troubler cette triste monotonie, filmée en noir et blanc. On attend très patiemment un événement incertain qui viendrait enrayer la machine et lancerait véritablement le film et son histoire. Mais non, rien ne se passera et, déconcertés, nous commençons à compter les berlines comme on compterait les moutons. Nous apprendrons plus tard que c’est exactement ce que le héros passe son temps à faire. Ce plan, léthargique au possible, est  bien représentatif de Damnation de Béla Tarr : une torpeur qui dure deux heures et qui semble s’étendre sur une éternité. Mais le cinéaste fait le choix de ne pas forcément plaire au spectateur et finalement, bien lui en prend.

Damnation est un film d’auteur à la limite de l'expérimental, une expérience limite qui peut rebuter, ennuyer ou même agacer mais qui en tout cas a le mérite de ne pas laisser indifférent. Mieux, Tarr réussit le pari difficile de nous propulser dans le mental de son personnage principal, un hongrois plongé dans une torpeur catatonique, enfermé dans une vie sans grand intérêt et qui a perdu tout espoir d’en changer, qui ne cherche même plus à se battre, et qui s’est condamné à observer à longueur de journée le vide qui règne dans sa vie.

De belles images abstraites

Les personnages énigmatiques de Damnation de Béla Tarr

C’est ce vide existentiel qui habite littéralement le film, mais cela ne veut pas dire pour autant que celui-ci soit creux, bien qu’il soit difficile de lui trouver un véritable sens, tant il aligne des séquences pour le moins abstraites. On peut voir notamment un jeune homme sauter avec insistance sur le sol mouillé par la pluie, et notre personnage principal se livrer à un étrange combat contre un chien. Il ne faut pas nécessairement chercher à comprendre ces images, belles  mais abstraites et dont l’effet est souvent, il faut bien l’avouer, soporifique sur le spectateur moyen. De ces images percent un désespoir contenu, et une certaine beauté. Et, peu à peu, si l’on prend la peine de rester devant le film et de lui accorder de l’attention, on se laisse peu à peu hypnotiser, sans toutefois comprendre grand-chose à ce qui se déroule sous nos yeux.

L’histoire d’amour entre le personnage principal et la femme mariée dont il est amoureux est, comme le reste du film, assez déroutante. Ils ne parlent quasiment pas, ils se déchirent sans qu’on sache exactement les raisons d’une telle fureur chez cette femme écorchée. Peut-être celle-ci est-elle simplement le double inversé de son amant : elle est aussi vive que lui est passif, et elle lui reproche son attitude, laissant éclater son désespoir tandis que lui le retient. Un couple assez intéressant en somme, mais triste et morne, comme cette pluie qui n’en finit pas de tomber. Ajoutez à cela des propos mystiques tenus par une vieille femme à la présence magnétique, et vous obtenez… une allégorie très pessimiste de la vie et de son vide existentiel.

Si Damnation déroute et entraîne un sentiment de rejet, voire d’ennui profond, cet étrange OVNI cinématographique propose des perspectives nouvelles de narration, de réalisation et réussit avec une rare acuité à illustrer l’ennui abyssal des personnages, leur enfermement sans issue. Vous n’aimerez peut-être pas ce film, il est possible que vous luttiez contre le sommeil au bout d’un délai assez court, mais il mérite tout de même que l’on s’y accroche, car il constitue une expérience assez inédite qui vous marquera, en bien ou en mal, de façon durable.  

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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