Cinéma

Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 22:27

Affiche originale du film Contact de Robert Zemeckis avec Jodie Foster et Matthew McConaughey

Une adaptation grand public

Chose promie, chose dûe: après ma critique du sublime roman de Carl Sagan, voici donc celle du film qui en a été adapté. J'ai donc revu celui-ci pour la troisième fois avant-hier. Il est étrange de penser que, alors que c'est le film de Robert Zemeckis qui m'a fait découvrir le roman en 1997 ( je l'avais lu car le film ne passait plus en salles), je ne l'ai vu que des années plus tard, en seconde, lorsqu'il était passé sur France 2 ou France 3. Et je dois avouer que, en dépit de mon adoration pour Jodie Foster qui est absolument parfaite dans le rôle d'Eleanor Arroway, j'avais été bien déçue par cette adaptation.

J'avais été capable de l'apprécier dans l'ensemble mais vraiment sans plus; trop d'éléments me faisaient tiquer, je trouvais que le scénario simplifiait considérablement le propos du livre, rendant certains éléments limite guimauve. Je l'ai regardé une deuxième fois il y a environ un an avec mon copain et cette fois, je l'ai beaucoup plus apprécié, même si je regrettais toujours un certain nombre de changements par rapport au roman qui n'avaient pour moi pas lieu d'être si ce n'est rendre l'intrigue moralement plus acceptable et digeste pour le grand public. Puis je l'ai revu cette semaine donc et je pense que mon avis, cette fois, se situe entre celui que j'ai eu après la première et seconde vision! En gros, je l'ai apprécié d'un bout à l'autre, j'ai été touchée et j'ai trouvé les images souvent très belles, mais je pestais régulièrement contre certaines choses qui, décidément, ne passent vraiment pas pour moi et qui réduisent considérablement l'impact de l'histoire.Au point que j'ai dû mettre le DVD en pause au moins cinq fois pour détailler les trucs qui m'agaçaient à mon copain, qui n'a pas encore lu le livre.

Au nom du père

Dans le film Contact, la jeune Ellie, orpheline de mère, est très proche de son père

Contact s'ouvre en tout cas sur une très belle séquence où l'on entend diverses sources radiophoniques émanant de la Terre et résonnant dans le cosmos, où l'on traverse les étoiles, que l'on voit finalement se refléter dans l'oeil de l'héroïne, la jeune Ellie, alors âgée de huit ou neuf ans. Par cette seule séquence, le film nous conquiert et nous fait en effet retrouver notre émerveillement d'enfant face à l'univers. Dans ce premier flash-back (qui sera bientôt suivi de celui, plus tragique, où Ellie perd son père), nous voyons la petite fille observer les étoiles au télescope avec son père puis chercher à communiquer, par la radio, avec d'autres régions des Etats-Unis, laissant augurer sa future carrière d'astronome.

Le premier détail agaçant ne tarde pas à faire son apparition, néanmoins: alors qu'elle se couche, Ellie demande à son père si elle pourrait réussir à rentrer en contact avec sa mère défunte par le biais de la radio. D'une part, ce côté tout de suite mélo, rempli de bons sentiments, est un brin irritant et surtout conventionnel (même si l'héroïne est en effet une enfant à ce moment là, donc ça pourrait passer) mais surtout, dans le roman, la mère est bel et bien vivante et la relation qu'entretient l'héroïne avec elle et son beau-père est centrale. Sans spoiler la fin du roman, on peut d'ailleurs affirmer que c'est cette relation complexe avec celle-ci et son beau-père haï John Staughton qui finit par créer l'impact émotionnel final. Zemeckis ne garde ici  que sa relation fusionnelle avec son père (qui est en effet essentielle au roman) mais, en inventant cette histoire de mère morte en couches, non seulement il tombe dans un lieu commun inutilement mélo (la pauvrette se retrouve ainsi orpheline à neuf ans, donc vraiment "seule au monde") mais il prend également le parti de simplifier considérablement l'histoire originale et sa portée. Le roman de Carl Sagan est certes volumineux, mais je suis persuadée que conserver la mère et le beau-père dans l'intrigue n'aurait pas rallongé le film à ce point. 

Jodie Foster sublime en astronome battante

Ellie Arroway (Jodie Foster) reçoit un signal en provenance de Vega dans Contact de Robert Zemeckis

La partie recherche et décodage du message est en revanche très intéressante. Le scénario condense de manière convaincante l'intrigue qui, dans le roman, s'étale sur de nombreuses années. Le personnage d'Ellie a ainsi été considérablement rajeuni (lorsqu'elle part pour l'espace dans le roman, elle a 50 ans) et Jodie Foster, comme à son habitude, est remarquable et s'impose comme une évidence dans ce rôle. Qui mieux qu'elle, en effet, aurait pu interpréter cette femme aussi intellectuelle que passionnée et émotive? La position marginale qu'elle occupe en tant que femme travaillant dans un domaine considéré comme fantasque par nombre de ses confrères est également bien retranscrit. Sa rivalité avec son ancien professeur, David Drumlin, met en évidence la misogynie du milieu scientifique et l'arrivisme de certains, bien que la relation admiration-jalousie qu'elle entretient avec lui soit beaucoup plus subtile dans le roman.

Un propos philosophique et théologique trop édulcoré

Palmer Joss (Matthew McConaughey) et Ellie (Jodie Foster), un prêcheur et une agnostique inséparables dans Contact de Robert Zemeckis

Ce qui m'a semblé plus gênant dans le reste du film, en fin de compte, est tout ce qui touche au côté théologie/philosophie. Cet aspect est clairement introduit par l'apparition du personnage de Palmer Joss, le jeune pasteur aussi excentrique que charismatique. C'est là que le bât blesse pour moi, puisque c'est vraiment là qu'on voit que le propos du roman a été édulcoré pour le rendre plus facilement acceptable pour le public américain. Matthew McConaughey n'est certes pas un mauvais acteur (même si je le trouve personnellement bien trop lisse), mais les scénaristes ont transformé cet homme de foi en yuppie bon chic bon genre alors que le personnage du roman, s'il est un séducteur beau gosse bien vu par le pouvoir, est franchement bien plus barré et ambigu, rendant les échanges entre les deux autrement plus intéressants.

Par exemple, on nous apprend dans le livre que celui-ci, avant de devenir une figure médiatique connue, avait gagné sa vie dans les foires: il s'était fait tatouer sur le torse une mappemonde et faisait s'agiter celle-ci en jouant des pectoraux, tout en récitant des textes religieux. Un jour, en pleine représentation, il fut frappé par la foudre et laissé pour mort mais s'en tira et considéra dès lors qu'il avait été ressucité par Dieu, dans tous les sens du terme. Il a ainsi ce côté dévot et un peu illuminé, tout en étant un très bon orateur sans être aussi conservateur que les born again christians américains.

Et lui et Ellie ne couchent jamais ensemble dans le roman non plus! Leur attirance mutuelle n'apparaît qu'en toute fin de roman et reste très suggérée. J'ai donc été très agacée par le fait qu'ils se retrouvent au lit tout de suite après leur première rencontre. A croire que les producteurs ont pensé que les spectateurs refuseraient de voir un film de 2h20 sans la moindre histoire d'amour! Cette facilité scénaristique n'apporte rien de plus au récit et rend les rapports entre les deux personnages bien trop convenus, au point que leurs débats théologiques, développés et percutants dans le roman, disparaissent presque totalement. Les seuls petits moments où ils abordent la question, on en reste à deux-trois généralités naïves dont ils parlent en gros une minute maximum. Ce qui ne joue ni en faveur du personnage ni au propos du film.

Ellie (Jodie Foster) découvre avec émerveillement le cosmos depuis son vaisseau spatial dans Contact de Robert Zemeckis

La pointe critique est bien présente lorsque Joss demande à Ellie si elle croit en Dieu lors de l'entretien face au comité pour déterminer si elle partira dans l'espace et qu'elle se voit répliquer, en raison de son agnoticisme, qu'il serait inconcevable que les Etats-Unis envoient quelqu'un qui ne partage pas la croyance de 95% de la population, mais au final, on sent que les scénaristes ont tellement eu peur de froisser certaines personnes qu'ils ont préféré en rester au minimum syndical sur ce point. Du coup, à la fin, le propos peut paraître un peu naïf alors que le dénouement est assez fidèle au roman: l'astronome ne peut en effet pas prouver qu'elle est bien partie sur Vega et est rentrée en contact avec ses habitants et éprouve, à ce moment-là, une foi qui n'est certes pas religieuse mais s'en rapproche.

Mais cette évolution pourrait presque paraître moralisatrice envers le personnage dans ce contexte (elle se moquait des gens qui avaient la foi et se retrouve dans leur situation), ce qu'on ne ressent absolument pas dans le roman. La transformer en espèce de prophète ou de Jeanne d'Arc (référence avouée de Zemeckis) n'était peut-être pas nécessaire également, quoi que ce ne soit pas non plus horriblement gênant: dans le roman en effet, le gouvernement interdit purement et simplement aux cinq astronautes de révéler leur histoire au monde, bien que plusieurs éléments techniques accréditent leur version des faits. Pas de pancartes: "J'y crois aussi!" et autres disciples enthousiastes à sa sortie des bâtiments officiels donc!

Je suis donc assez critique envers Contact (et j'ai en effet du mal à ne pas faire de comparaisons avec le roman!) mais il s'agit néanmoins d'un bon film, intelligent et touchant mais qui manque trop de courage pour être véritablement excellent. Le message du film est trop souvent délivré de manière textuelle ("ce qui nous permet de survivre dans ce monde où tout est incertain, c'est les autres" en gros) alors que cela aurait été parfaitement compréhensible sans ce type de dialogue démonstratif. Il se dégage ainsi par moments une sorte de naïveté sirupeuse qui a très souvent été reprochée au film alors que le propos du roman de Carl Sagan, bien que dilué, est quand même présent. Et c'est en fin de compte ce qui me gêne le plus, car pour le reste, le film de Zemeckis est prenant, bien mené et superbement interprété par Jodie Foster.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Mercredi 9 juin 2010 3 09 /06 /Juin /2010 01:25

Affiche originale de Love Story, la célèbre adaptation du roman d'Erich Segal avec Ryan O'Neal et Ali Mac Graw

Mélo ou beau film d'amour?

J'ai enfin regardé l'adaptation du roman d'Erich Segal, que j'ai lu il y a neuf ans de cela et dont je viens de vous proposer une critique. Comme tout le monde, je connaissais les images du film et surtout la superbe musique (lacrymale à souhait mais superbe) de Francis Lai, que je joue des fois au synthé. Je craignais un peu que le film ait mal vieilli ou en rajoute par rapport au roman, en appuyant le côté tragique de l'histoire, façon, "à vos marques, prêts, pleurez!"

En même temps, je savais que le film était bien noté sur Imdb et plutôt bien considéré dans l'ensemble et je dois dire que j'aime beaucoup les acteurs: Ryan O'Neal, s'il a un physique assez lisse de jeune premier (mais quel charisme et quel sourire!) n'en demeure pas moins un acteur étonnant de justesse, surtout dans le Barry Lyndon de Kubrick où il interprétait le rôle éponyme. Quant à Ali MacGraw (qui ne doit sa gloire qu'à deux films, celui-ci et Guet-Apens avec Steve McQueen), bien que je n'ai jamais vu aucun de ses films, il s'agit d'une actrice pour laquelle j'ai toujours eu beaucoup de sympathie. Ce mélodrame ne pouvait donc pas être bien déplaisant, d'autant plus qu'il me semblait bien qu'Erich Segal avait participé au scénario (il est en effet le scénariste).

Et Love Story est en effet un très beau film d'amour, bien joué et plutôt bien réalisé. Je dis plutôt car certains effets d'arrêt sur image ou de fondu enchaîné au ralenti ont très très mal vieilli et arrachent quelques grimaces à des moments peu opportuns. Mais mis à part ces menus détails, il n'y a pas grand chose à reprocher à  au film d'Arthur Hiller.

Une adaptation fidèle et convaincante

Jenny Cavilleri (Ali MacGraw) au temps du bonheur avec Oliver dans Love Story d'Arthur Hiller

Au cours de la première demi-heure pourtant, j'avais quelques réserves:si Ryan O'Neal est très juste dans le film, il me semblait trop "gentil" pour le rôle. Comme je le disais dans ma critique du roman, Oliver Barrett IV est un jeune yuppie arrogant qui cumule les aventures sans lendemain et se cache derrière une carapace de gars costaud qui ne sait pas pleurer. Comme il s'agit d'une manière de se protéger, on devine vite que c'est un vrai tendre, mais le personnage reste étranger à ses propres émotions jusqu'à la toute fin de l'histoire, lorsqu'enfin, à la mort de Jenny, il parvient à pleurer dans les bras de son père, avec lequel il était fâché. Or, Ryan O'Neal apparaît dès le départ comme un gentil nounours aux yeux doux qui se fait mener à la baguette par la sarcastique Jenny. Même si son côté plus brute apparaît un peu plus tard, il a souvent l'air au bord des larmes,que ce soit lorsqu'il demande à la jeune femme sa main ou après qu'ils aient fait l'amour pour la première fois et je pestais intérieurement contre ce parti-pris conventionnel. Néanmoins, à ma grande surprise, plus le film avance et plus le personnage s'endurcit, pour finalement coïncider parfaitement avec le héros du roman. Je craignais que l'émotion ne soit trop appuyée lorsqu'on apprend la maladie incurable de la jeune femme et évidemment, lorsqu'elle meurt à l'hôpital dans les bras de son amour, or il n'en est rien. Le film est en cela extrêmement fidèle au livre, d'autant plus que, fait rarissime pour une adaptation je pense, la quasi-totalité des répliques du film sont celles, à la virgule prêt, que l'on trouve dans le roman!

Des larmes perdues dans la neige

Oliver Barrett (Ryan O'Neal) n'a d'yeux que pour Jenny dans le paysage enneigé dans Love Story d'Arthur Hiller

J'ai par contre été moins émue par le film que je ne l'avais été par le roman. Je ne pense pas qu'Arthur Hiller soit en tort pour autant: peut-être que, par sa fidélité même à l'oeuvre d'origine, j'ai tout simplement eu le sentiment que ce film n'apportait rien de plus au texte original, mis à part la prestation (très convaincante) de ses interprètes et la fameuse musique. J'ai trouvé le film très beau, très réussi, mais je n'ai pas été "scotchée." Love Story n'est pas un chef d'oeuvre (ce serait franchement le surestimer) mais, par sa simplicité même, sa sobriété et le charme de ses acteurs, il s'agit d'un film qu'on savoure avec délice et émotion.  Mélancolique plutôt que franchement triste, il possède la même fraîcheur que le roman, cette même volonté de prendre la vie avec légèreté tout en refusant l'auto-apitoiement malgré sa fin tragique.

Oliver Barrett (Ryan O'Neal), une statue dans le paysage enneigé figé dans le silence dans Love Story d'Arthur Hiller

Un élément néanmoins m'a surprise et confère à cette adaptation plus de pessimisme que l'oeuvre originale: alors que dans celle-ci le héros parvenait à laisser libre cours à son chagrin dans les bras de son père et par la même occasion à se réconcilier avec lui, ici, Oliver pardonne à son père en lui révélant implicitement l'amour qu'il lui porte mais il se détourne de lui sans un regard (et sans s'autoriser à verser une larme) avant de rejoindre le stade enneigé où Jenny et lui avaient passé des moments romantiques avant son hospitalisation. Cette neige qui parcourt tout le film, tel un fil rouge, et où le héros choisit de se perdre pour de bon semble-t-il, comme l'atteste son regard éperdu qui semble fixer dans l'au-delà un bonheur terreste disparu à tout jamais. S'ouvrant et se terminant sur ces plans identiques du jeune homme assis de dos sur un banc enneigé et le thème musical lancinant de Francis Lai, Love Story se révèle alors comme l'histoire d'un homme hanté à tout jamais par une histoire d'amour absolu, sans possibilité de rentrer un jour chez lui. Un homme qui se fait statue dans ce paysage figé dans le silence et la blancheur immaculée.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 3 juin 2010 4 03 /06 /Juin /2010 18:17

Affiche originale de Damnation de Béla Tarr, sorti dans les salles françaises en 2006, 19 ans après sa réalisation

Torpeur hypnotique

Des berlines de charbon défilent sur des câbles électriques inlassablement. Le plan dure cinq minutes. Rien ne vient troubler cette triste monotonie, filmée en noir et blanc. On attend très patiemment un événement incertain qui viendrait enrayer la machine et lancerait véritablement le film et son histoire. Mais non, rien ne se passera et, déconcertés, nous commençons à compter les berlines comme on compterait les moutons. Nous apprendrons plus tard que c’est exactement ce que le héros passe son temps à faire. Ce plan, léthargique au possible, est  bien représentatif de Damnation de Béla Tarr : une torpeur qui dure deux heures et qui semble s’étendre sur une éternité. Mais le cinéaste fait le choix de ne pas forcément plaire au spectateur et finalement, bien lui en prend.

Damnation est un film d’auteur à la limite de l'expérimental, une expérience limite qui peut rebuter, ennuyer ou même agacer mais qui en tout cas a le mérite de ne pas laisser indifférent. Mieux, Tarr réussit le pari difficile de nous propulser dans le mental de son personnage principal, un hongrois plongé dans une torpeur catatonique, enfermé dans une vie sans grand intérêt et qui a perdu tout espoir d’en changer, qui ne cherche même plus à se battre, et qui s’est condamné à observer à longueur de journée le vide qui règne dans sa vie.

De belles images abstraites

Les personnages énigmatiques de Damnation de Béla Tarr

C’est ce vide existentiel qui habite littéralement le film, mais cela ne veut pas dire pour autant que celui-ci soit creux, bien qu’il soit difficile de lui trouver un véritable sens, tant il aligne des séquences pour le moins abstraites. On peut voir notamment un jeune homme sauter avec insistance sur le sol mouillé par la pluie, et notre personnage principal se livrer à un étrange combat contre un chien. Il ne faut pas nécessairement chercher à comprendre ces images, belles  mais abstraites et dont l’effet est souvent, il faut bien l’avouer, soporifique sur le spectateur moyen. De ces images percent un désespoir contenu, et une certaine beauté. Et, peu à peu, si l’on prend la peine de rester devant le film et de lui accorder de l’attention, on se laisse peu à peu hypnotiser, sans toutefois comprendre grand-chose à ce qui se déroule sous nos yeux.

L’histoire d’amour entre le personnage principal et la femme mariée dont il est amoureux est, comme le reste du film, assez déroutante. Ils ne parlent quasiment pas, ils se déchirent sans qu’on sache exactement les raisons d’une telle fureur chez cette femme écorchée. Peut-être celle-ci est-elle simplement le double inversé de son amant : elle est aussi vive que lui est passif, et elle lui reproche son attitude, laissant éclater son désespoir tandis que lui le retient. Un couple assez intéressant en somme, mais triste et morne, comme cette pluie qui n’en finit pas de tomber. Ajoutez à cela des propos mystiques tenus par une vieille femme à la présence magnétique, et vous obtenez… une allégorie très pessimiste de la vie et de son vide existentiel.

Si Damnation déroute et entraîne un sentiment de rejet, voire d’ennui profond, cet étrange OVNI cinématographique propose des perspectives nouvelles de narration, de réalisation et réussit avec une rare acuité à illustrer l’ennui abyssal des personnages, leur enfermement sans issue. Vous n’aimerez peut-être pas ce film, il est possible que vous luttiez contre le sommeil au bout d’un délai assez court, mais il mérite tout de même que l’on s’y accroche, car il constitue une expérience assez inédite qui vous marquera, en bien ou en mal, de façon durable.  

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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Mercredi 2 juin 2010 3 02 /06 /Juin /2010 21:15

Carrie et ses amies sont de retour dans Sex and the City 2: affiche originale d'une suite inutile

Une suite plus que ratée

Je me suis rendue hier à l'avant-première de Sex and the City 2, la suite des aventures de Carrie Bradshaw et ses amies Samantha, Charlotte et Miranda. Admiratrice possédant le coffret intégral de la série en édition limitée (celle qui se présente sous la forme d'une commode à chaussures), j'avais été relativement déçue par le premier opus cinématographique sorti voilà tout juste deux ans.

Pour rentabiliser et éviter une interdiction aux moins de 13 ans aux Etats-Unis qui aurait "limité" le public, Michael Patrick King, le showrunner et scénariste principal de la sitcom de HBO nous avait livré une comédie romantique grand public destinée à séduire tout autant les adolescentes que les spectatrices plus âgées de la série d'origine.

Les personnages y étaient présentés de manière bien plus simplifiée et l'aspect grinçant et provoc de la série avait presque entièrement cédé la place à de gentilles allusions pas très subtiles tandis que nous assistions à un défilé de mode de 2h20 où les marques de créateurs n'étaient pas seulement exhibées mais citées et mises en scène de manière outrancière (voir l'ode de plusieurs minutes à la robe de mariée Vivienne Westwood qui était disponible en boutique au même moment et la scène du sac Louis Vuitton).

Mais les personnages et l'intrigue, même dilués dans le rose bonbon, étaient suffisamment présents pour que l'on passe un agréable moment. C'est ce que j'attendais de ce film: à défaut de retrouver la qualité de la série, je pensais voir là un pur divertissement pop corn pour me détendre agréablement avant de reprendre le travail. Malheureusement, même les critiques les plus mesquines n'auraient pu me préparer à "ça".

Hum, la crise vous avez dit?

La crise est passée par là et la pauvre Carrie a dû emménager dans un appart plus modeste

Vous vous souvenez peut-être qu'il y a un an Sarah Jessica Parker (qui est également une des productrices des films tout comme elle l'était sur la série) avait déclaré à plusieurs reprises en interview que la crise étant passée par là, il fallait que le film tienne compte de cette réalité et n'étale pas le luxe de manière aussi ehontée que dans le premier opus? A tel point que la styliste de la série, l'influente Patricia Field qui a fait de SJP une icône de mode, avait claqué la porte, outrée, en déclarant que "le cinéma ne connaît pas la crise" car les gens veulent du rêve? Eh bien, à la vue de l'affiche, vous ne serez pas surpris d'apprendre que la styliste a en fait réintégré le film mais ce qu'il faut surtout préciser, c'est qu'elle semble avoir également subtilisé le scénario pour le réécrire la veille du début du tournage et dirigé elle-même le film tandis que Michael Patrick King était séquestré. C'est la seule excuse que l'on pourrait trouver à l'équipe du film tant le résultat final est affligeant.

Pourtant, le film commence assez bien dans le genre divertissement léger: un flash-back nous montre l'arrivée de Carrie à New York dans les années 80 et sa rencontre avec ses trois meilleures amies. Brushings too much, fringues aux couleurs flashy de mauvais goût... pas de quoi casser des briques mais nous voilà de retour à New York et nous avons l'impression de retrouver de vieilles copines et lors de la première demi-heure, on pourrait même penser que ce deuxième film est bien parti pour corriger les erreurs du premier puisque mis à part une blague publicitaire où Carrie surnomme son meilleur ami gay Stanford Blatch de Lady Dior, il n'y a toujours pas de réclame pour tel ou tel créateur ni de murs de bagages Louis Vuitton.

Le mariage de Stanford et Anthony, s'il est kitsch et fastueux au possible (hum, la crise vous avez dit?) est assumé dans son ridicule même au point que ce passage est plutôt plaisant. Les visages familiers défilent, Charlotte craque face à ses deux petites filles insupportables et s'inquiète pour son mariage à cause des atouts mammaires de sa jeune baby-sitter, Carrie commence à constater que son union avec Big risque de s'installer dans la routine... Tout ceci est léger mais les personnages sont là, on pense qu'on va nous raconter ce qui leur arrive, suivre leur histoire... Hélas! Lorsqu'on apprend que le fameux voyage à Abou Dhabi, aux Emirats Arabes, est payé aux filles par un cheikh, l'affaire commence à sentir mauvais, et l'on n'est pas au bout de nos surprises.

Non-intrigue et personnages fantômes

Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker) a son arrivée à New York dans les années 80 dans Sex and the City 2

A partir de ce moment-là, exit tous les personnages de la série que nous avons vus hormis les quatre amies et Big: les midinettes de 13 à 16 ans auquel le film est apparemment destiné se fichent des homos Stanford et Anthony, du mari juif et chauve de Charlotte et de celui, maladroit et grand gamin de Miranda. Jerrod Smith, le beau gosse qui a réussit l'exploit de garder Samantha pendant quatre ans n'apparaît que le temps d'une scène comme une simple piqure de rappel, on pense qu'on va le revoir, mais en fait non. Aidan réapparaît également, Carrie le croise au marché d'Abu Dhabi et dîne avec lui, l'embrasse par mégarde et hop, disparu! Le film fait mine d'ouvrir des intrigues qu'il abandonne aussitôt et on cherche en vain une quelconque histoire.

Qu'est-ce qui occupe les 2h et quelques du film alors? Le luxe, le bling-bling? Ces mots sont trop faibles et il faudrait inventer un nouveau terme pour décrire cette aberration à laquelle on n'oserait pas accoler des adjectifs tels que "scénaristique" ou "cinématographique".

J'adore la série, je le répète, et je l'aimais aussi dans son aspect le plus factice : le côté bobo assumé, la mode, les décors pas franchement déprimants. Je pouvais d'autant plus apprécier ce glamour car il ne prenait pas toute la place, il restait un simple arrière-fond qui permettait aux auteurs de passer outre les questions d'ordre matériel (et de faire un peu rêver évidemment) pour s'intéresser à ce qui constituait le coeur de la série et en faisait le sel: les relations amoureuses et la sexualité, vues de manière décalée et audacieuse.

La série avait certes un côté outrancier, mais dans le bon sens du terme: remarquablement écrite, elle n'hésitait pas à enfoncer certaines portes et tapait dans le mille avec des scènes aussi crues qu'hilarantes qui s'avéraient malgré tout subtiles. Elle pouvait également se faire plus grave et traiter de manière convaincante des problèmes de couple, de sexualité, d'épanouissement personnel... Les personnages, caractérisés de manière à priori stéréotypée étaient à nos yeux des êtres de chair et de sang aux multiples dimensions et non de simples poufs allant de cocktails en cocktails dans les clubs les plus hype de Manhattan. Et le côté clinquant et glamour de la ville et de ses habitants les plus privilégiés étaient toujours vus de manière ironique par Carrie et ses amies, aisées certes mais pas dupes.

Ces personnages ont ici disparus et ont été remplacés par leurs simples enveloppes corporelles. On a beau reconnaître le jeu des actrices et deviner un tant soit peu nos héroïnes derrière ces marionnettes, les personnages sont inexistants car l'équipe du film s'en fiche complètement et soupire déjà d'extase à l'idée des millions de dollars sur le point d'être engrangés alors que Candace Bushnell, l'auteur du best-seller dont est tirée la série, vient de publier il y a tout juste deux semaines le prequel des aventures de Carrie, un roman très éloigné de la série et du livre, destiné aux adolescentes. Sex and the City 2 est un produit de plus vendu à ce public-cible dont le studio et les producteurs semblent se faire une piètre idée. 

Où sont passées les héroïnes que nous aimions?

De femmes modernes à poufs capitalistes: les filles interprètent I Am Woman dans Sex and the City 2

Lorsque les filles sortent de l'aéroport à Abu Dhabi, autant le dire franchement, on aimerait pouvoir vomir et je ne dis jamais cela à la légère... Je n'aurais jamais pensé me sentir à ce point gênée devant un film mais j'ai passé le reste de celui-ci dans cet état de stupéfaction et de malaise. Quatre limousines immenses les attendent, elles ont chacune un majordome séduisant à leur service à l'hôtel, se conduisent de manière condescendante... Même Miranda, l'avocate, l'intello, qui aurait été écoeurée devant cet étalage immonde et superficiel dans la série ne semble pas voir le problème. Pire, elle est la première à courir dans la limousine en poussant des cris de joie hystériques!

A partir de ce moment-là, il n'est plus possible de douter que le film a été réalisé par des financiers qui se fichent de la série et qui pensent simplement à caser le plus de partenariats commerciaux possibles, le plus de guest-stars, le plus de tout ce qui est cher, et basta. Les dialogues sont plats, on passe d'un décor "de rêve" à un autre sans comprendre où on va, le mauvais goût est roi et nos quatre new-yorkaises s'en repaissent sans se soucier de quoi que ce soit. Miranda a démissionné, Charlotte est mère au foyer débordée avec une nounou à plein temps, Carrie est supposée être journaliste free-lance pour Vogue (je signe tout de suite vu ses moyens de princesse !!) mais on ne la voit pas écrire une ligne, Samantha dirige toujours son agence de comm' mais on ne le voit pas franchement non plus...

Le semblant d'intrigue ébauché durant la première demi-heure du film et qu'on s'attend à voir se développer sous nos yeux en reste à de gros traits de crayons et la vision des "rapports humains" qui s'en dégage est tout aussi grossière pour ne pas dire indigne. Qu'apprend-on sur la condition féminine? Etre mère à plein temps, c'est dur et le travail ressemblerait à des vacances à côté, le mariage peut sombrer dans la routine si le couple s'installe devant la télé le soir et enfin c'est pas facile d'accepter de vieillir mais pas facile non plus de se repérer avec autant de pilules d'oestrogènes à avaler à chaque repas!

Je caricature peut-être me direz-vous? Malheureusement,non: c'est ce qu'on peut voir et entendre textuellement dans le film, aucune réplique ne révéle autre chose. A côté, le plus futile des magazines féminins passerait pour un livre de Descartes et là encore, je n'exagère pas. Le premier film, même s'il était assez passable sur un certain nombre de points, avait au moins le mérite de nous raconter une véritable histoire et les intrigues secondaires de chacune étaient traitées avec décence, celles de Samantha et Miranda étant même touchantes et bien menées. Ici, nous voyons seulement les filles se prélasser, se faire servir, faire du shopping, faire la fête et, dans le cas de Samantha, s'envoyer en l'air à la première occasion tandis que les autres, mariées, auraient presque une ceinture de châsteté cadenassée à leur taille. Dire qu'il ne se passe rien est un doux euphémisme.

Luxe ostentatoire, Émirats Arabes et la "Terre de la Liberté"

Les filles toutes de Dior vêtues avant une ballade en chameau dans Sex and the City 2

Si encore le côté clinquant était agréable et ces scènes agrémentées de vrais gags... Malheureusement, les scénaristes ont choisi de plonger les héroïnes dans le type de luxe qui, non content d'être le plus kitsh, est surtout le plus écoeurant dans une région du monde rongée par la pauvreté: celui des Émirats Arabes. Richesse étalée non par millions mais par milliards, or incrusté de partout, domestiques pauvres exploités jusqu'à la lie en nombre hallucinant... Chaque scène en rajoute toujours plus, le point de non-retour étant atteint lorsque les filles sont invitées à se changer dans la tente du bédouin pour enfiler des tenues Dior (les sacs sont très clairement visibles, dans la scène du marché Carrie portait en outre un tee-shirt Dior J'adore) spécialement choisies (et offertes, cela va sans dire!) par leurs serviteurs pour une balade à dos de chameau en plein désert!

Carrie ressent quand même une pointe de culpabilité face à son charmant majordome qui est resté dans sa suite jusqu'à point d'heure car elle ignorait qu'elle devait le congédier et elle est triste d'apprendre qu'il ne voit sa femme qu'une fois tous les trois mois s'il a les moyens de se payer un billet pour l'Inde (elle lui laisse l'argent nécessaire pour qu'il y aille à la fin of course) mais il s'agit simplement d'un alibi pour faire passer tout le reste et rassurer le spectateur sur l'humanité de Carrie qui, par ailleurs, ne se soucie guère de la culture locale (Miranda sert de caution sur ce point avec son guide touristique et ses quelques formules de politesse en arabe) ou de la situation du peuple.

La burqua et le niquab sont quand même présents et abordés, notamment à la fin où les femmes voilées félicitent en privé les filles pour l'esclandre de Samantha qui a provoqué le courroux des hommes. Mais ceci est exécuté de manière tellement naïve, avec une morale tellement douteuse (les femmes arabes ne jurent que par les États-Unis, Terre de Liberté, qu'elles n'ont jamais visité et portent toutes du Louis Vuitton de saison sous leur niquab) que, encore une fois, on aimerait pouvoir vomir sur les chaussures à 500 dollars pièce des quatre spectres ignobles. Et pourtant, appréciant une belle paire de Louboutin et de Vivienne Westwood autant que n'importe quelle fashion addict qui n'aura jamais les moyens de se les payer, je considérerais cela comme un sacrilège en tant normal (sauf si les chaussures en question appartiennent à Paris Hilton ou Nicole Ritchie).

Charlotte (Kristin Davies) préfère rester chez Carrie plutôt que de sortir: faites comme elle, ne vous rendez pas en salles et revoyez plutôt la série!

Les gags parviennent rarement à décrocher un sourire, y compris les scènes exubérantes de Samantha (les meilleures) qui étaient bien plus drôles dans le premier film. Kim Cattrall fait ce qu'elle peut pour sauver les meubles sans y parvenir et c'est quand même un peu pour elle qu'on reste jusqu'au bout. On espère vivement que l'actrice, qui vient de jouer un des rôles féminins principaux du dernier Polanski, Ghost Writer, saura trouver d'autres projets qui nécessiteront toute l'étendue de son talent.

Lorsque le film s'achève cinq minutes plus tard sur un discours bien moralisateur (Les States, Terre de la Liberté, bla bla bla) on est soulagé de pouvoir enfin se ruer hors de la salle et on n'a qu'une hâte: oublier ce navet indigne qui est censé être signé de l'équipe de Sex and the City la série.

Une scène revient alors à l'esprit: celle où Carrie découvre dans le New Yorker une caricature d'elle-même, du sparadrap collé sur la bouche avec le titre "Voeu de silence" pour critiquer son dernier livre. J'espère que Michael Patrick King et Sarah Jessica Parker sauront exaucer ce souhait afin de laisser enfin Carrie, Samantha, Miranda et Charlotte reposer en paix au panthéon des séries cultes plutôt que de les voir se retrouver au dépotoir des franchises mercantiles éphémères.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma - Communauté : LA DERNIERE SEANCE
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Vendredi 28 mai 2010 5 28 /05 /Mai /2010 18:30

Affiche de L'Étrange Histoire de Benjamin Button de David Fincher avec Brad Pitt et Cate Blanchett

Le premier film de David Fincher à rompre avec son style nerveux et spectaculaire et un véritable chef-d'oeuvre. Je l'avais vu à sa sortie en salles en février 2009 et après l'avoir acheté en DVD et revu deux fois (dont la dernière ce week-end sur vidéoprojecteur), je ne m'en lasse pas et suis toujours aussi émue d'un bout à l'autre. Certains critiques ont reproché à Fincher d'être tombé dans le classicisme mais c'est un faux procès. Il s'agit peut-être en grande partie d'un film d'époque (des années 20 aux années 70 principalement) avec des couleurs magnifiques qui font "époque" et le cinéaste ne fait pas passer sa caméra par un trou de serrure cette fois-ci, mais la réalisation n'en demeure pas moins remarquable dans ce film emprunt de mélancolie mais porteur néanmoins de douceur et d'espoir.

L'Étrange Histoire de Benjamin Button est adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald qui retrace la vie d'un homme qui naît dans un corps de vieillard et rajeunit progressivement, jusqu'à mourrir nourrisson. Une métaphore sur la vieillesse et le temps sublime qui a longtemps fait fantasmer Hollywood, comme nous le découvrons dans les excellents bonus de l'édition collector puisque Steven Spielberg voulait déjà tourner le film au début des années 90 avant de renoncer à cause des difficultés techniques (on ne savait pas comment représenter un "enfant vieux" de manière suffisamment convaincante à l'époque ) et des tournages concomittants de Jurassic Park et La Liste de Schindler. Lorsque Fincher s'intéresse au projet, il décide d'attendre que la technologie progresse suffisamment pour lui permettre de réaliser le film de ses rêves et il faut bien avouer que le résultat est bluffant. On croit tout à fait que Brad Pitt possède le corps d'un enfant malgré son allure de 80 ans d'âge alors qu'il s'agit de celui d'une doublure et que la tête de l'acteur... est en images de synthèse durant toute cette partie du film! Le rajeunissement progressif du personnage est également des plus convaincants et le jeu admirable de Brad Pitt rend cette évolution tout à fait naturelle et évidente.

Une histoire d'amour à l'épreuve du temps

Daisy (Cate Blanchett), devenue danseuse étoile, séduit son ami d'enfance Benjamin (Brad Pitt)

D'ailleurs, ceux qui s'acharnaient à ne voir en l'acteur qu'un beau gosse au jeu lisse et policé en seront pour leurs frais puisque celui-ci prouve encore une fois (après le magnifique L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) qu'il fait partie des grands. Pitt se fond dans son rôle de manière confondante et cela n'a rien à voir avec un simple effet de maquillage/trucage. De l'intonation de sa voix à sa gestuelle, il EST Benjamin Button, enfant puis adolescent vieux en apparence mais jeune par son esprit puis sexagénaire au physique d'adolescent mais dont le regard mélancolique laisse percevoir l'expérience.

L'histoire d'amour au centre du film est également une des plus belles qu'il nous ait été donné de voir au cinéma ces dernières années. Elle s'avère d'autant plus intéressante que rien n'est jamais vraiment joué entre Benjamin et son amie d'enfance Daisy (Cate Blanchett). Le décalage physique entre les deux s'avère dès le départ problématique (faisant paraître malsain aux regards extérieurs la complicité entre les deux jeunes enfants du fait de l'apparence de vieillard du héros) et lorsque Daisy est enfin devenue une femme et séduit Benjamin, celui-ci la rejette puis c'est elle qui le tient à distance lorsqu"il tente de se rapprocher d'elle. La belle idée du scénario est de les réunir lorsque tous deux, en milieu de vie, semblent enfin avoir le même âge. Le vieillissement de Daisy et le rajeunissement de Benjamin inverse ensuite la situation de départ de manière tout à fait crédible. Cate Blanchett, comme à son habitude, est splendide et laisse percevoir l'évolution de son personnage au fil du temps de manière subtile. 

Vieillesse et fragilité du corps

Benjamin (Brad Pitt) et Daisy (Cate Blanchett), un couple face au temps dans L'Étrange Histoire de Benjamin Button

Toute la beauté et la force du film réside dans la manière dont il nous parle de temps et de vieillesse, de mort autant que de vie. L'anecdote relatée par Daisy mourrante au début du film, sur cet horloger qui, ayant perdu son fils lors de la guerre de 14-18, construit une horloge de gare qui tourne à l'envers dans l'espoir que tous les soldats morts puissent se relever et rentrer chez eux est représentative de l'esprit de l'ensemble. Le temps semble s'être renversé pour Benjamin, et ce cheminement singulier est tout autant une bénédiction qu'une malédiction. Une bénédiction puisqu'il a ainsi l'occasion, comme il rajeunit à mesure qu'il vieillit, d'entreprendre des choses impensables pour la plupart des personnes de son âge, que leur corps ne soutient plus; une malédiction puisqu'il est toujours en décalage (sauf au milieu de son existence) avec ses proches et n'échappe pas à la sénilité lorsqu'il redevient physiquement enfant. Son état sert également de miroir aux autres personnages et à Daisy plus particulièrement, qui supporte mal de voir des rides creuser son visage tandis que celles ci s'estompent chez son compagnon, constat d'autant plus douloureux pour elle qu'un accident de voiture l'a fauchée alors qu'elle se trouvait au sommet de sa carrière de danseuse étoile. Ce tragique accident donne lieu à une scène vertigineuse dont la mise en scène (les personnages et l'attention aux moindres détails en particulier) et la narration en voix-off font beaucoup penser à Jean-Pierre Jeunet ou encore à l'introduction de Magnolia de P.T. Anderson (1999): nous voyons les divers micro-éléments dûs au seul hasard qui ont abouti à la catastrophe et comment celle-ci aurait pu être évitée à quelques secondes près, illustrant par l'absurde la fragilité de la condition humaine.

Temps et cinéma

La grande horloge de la gare envahie par les eaux à la toute fin de L'Étrange Histoire de Benjamin Button

Cette condition est illustrée à la manière d'une grande fresque puisque le film nous plonge au coeur des grands événements historiques de l'Amérique de la fin des années 10 aux années 2000, la partie dans le présent (Daisy racontant sur son lit de mort l'histoire de Benjamin à sa fille) se déroulant juste avant le passage de l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005. Un point commun que le film partage avec Forrest Gump, dont le scénario est également signé Eric Roth même si le traitement des événements, quoique généralement assez léger, n'est jamais aussi comique que dans le film de Zemeckis, qui était plus versé dans la satire acide. 

Les personnages secondaires, nombreux, sont tous très attachants et il est surprenant de voir David Fincher, le maître du thriller, faire preuve d'autant d'humour par moments. Nous avions évoqué plus haut la scène de l'accident qui rappelle Jean-Pierre Jeunet et cet aspect comique absurde est présent par petites touches parfaitement dosées tout au long du film. L'homme à la maison de retraite qui a été foudroyé sept fois par la foudre en est sans doute un des exemples les plus manifestes et les plus réussis, les diverses situations dans lesquelles l'homme a été foudroyé étant disséminées tout au long du film à la manière d'un film muet des frères Lumière.

Et parce-que le film parle de temps, il parle également de cinéma et de narration. D'ailleurs, Daisy n'est-elle pas la véritable narratrice du film, celle qui révèle par petits bouts une histoire rocambolesque à sa fille afin de lui avouer l'identité de son père? Ne devant rester que quelques instants pour faire ses adieux à sa mère, celle-ci ne peut la quitter avant la fin de l'histoire, tandis qu'au dehors la tornade arrive (l'infirmière de l'hôpital s'appelle d'ailleurs Dorothy, clin d'oeil explicite au Magicien d'Oz). Et c'est sur un plan de la grande horloge qui tourne à l'envers que s'achève le film, celle-ci, posée à terre dans la gare désaffectée, se retrouvant  engloutie par l'eau qui déferle au ralenti. Un plan magnifique et bouleversant (il faut dire que les vingt dernières minutes du film le sont tout autant) qui me fait monter les larmes aux yeux à chaque fois.

Au final, L'Étrange Histoire de Benjamin Button est un film qui deviendra sans doute un classique des années 2000, un  OVNI dans la carrière de son réalisateur qui parvient ici à un résultat sublime à partir d'éléments assez hétéroclites. L'équilibre est toujours parfait entre drame et légèreté et la fin est tout simplement bouleversante. Jamais tire-larmes malgré la mélancolie qui le hante, il s'agit avant tout d'un magnifique ode à la vie et au cinéma qui mélange les genres et les époques et nous captive pendant 2h45 sans qu'on voit le temps passer.

Par Cécile Desbrun - Publié dans : Cinéma
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