Abnormally Attracted to
Sin, le 10ème album studio de T
ori Amos, l'artiste américaine prodige du piano, sort le 18 mai prochain. Ce qui nous laisse juste le temps de retracer le cours de
sa carrière en faisant le tour de sa riche discographie. Aujourd'hui donc, nous nous pencherons sur
Little Earthquakes, l'album qui l'a fait connaître.
Des débuts modestes sur la scène londonienne puis au festival de Montreux
En juillet 1991, Tori Amos, rousse flamboyante de 28 ans, est encore une parfaite inconnue lorsqu'elle monte sur la scène du festival de jazz de Montreux en première partie du
groupe The Moody Blues pour chanter 10 titres d'un album que sa maison de disque Atlantic/East West ne s'est pas encore risqué à sortir. La notoriété du festival
étant grande, cela était donc l'occasion pour l'artiste de se faire repérer et de s'attirer des critiques positives de la presse pour pouvoir rassurer les executives du label sur la
viabilité de sa musique. Charmeuse et bien plus timide qu'elle ne le sera moins d'un an plus tard, assise au tabouret d'un petit Yamaha électrique, Tori Amos hypnotise
progressivement le public de la salle et, après son dernier titre revient pour un rappel à sa grande surprise. « L'aspect positif lorsqu'on est inconnu c'est que personne ne vous
attend. Lorsque vous n'avez pas de disque en vente il n'y a absolument aucune attente. A ce concert en 1991, je me suis dit: 'Eh bien, je ne suis nulle part de toute façon. Alors je vais monter
sur scène et faire de mon mieux et si ça ne marche pas, j'en serai toujours au même point.' Je n'avais donc rien à perdre. » a-t-elle révélé dans une interview dans le fascicule du DVD
Tori Amos: Live at Montreux 1991/1992 sorti l'an dernier. Un an plus tard, elle remonte sur la scène de Montreux sous les acclamations du public et, bien plus assurée,
assure le spectacle. Entre-temps, que s'est-il passé?
"Me and a Gun": un premier single à risque sur le viol qui finit par la lancer
Suite à un petit spectacle dans une brasserie londonienne auquel avait été invité un journaliste de la presse musicale, la maison de disques, rassurée par les échos favorables, se décide à faire
enregistrer à Tori Amos un premier single commercialisé uniquement au Royaume Uni, « Me and a Gun ». Un choix surprenant de la part du label puisqu'il s'agit d'un titre
à capella dans lequel la chanteuse raconte de manière frontale et effrayante le viol qu'elle a subi sept ans auparavant et qu'elle venait tout juste d'écrire après avoir vu le film de
Ridley Scott, Thelma et Louise, au cinéma. Un choix risqué également puisqu'en s'exposant de la sorte, tout en s'attirant l'admiration de nombreuses
personnes et critiques, elle s'en aliène une autre qui l'accuse de faire du profit en lavant son linge sale en public. Une critique injuste dans la mesure où la chanson est particulièrement digne
et permettra à de nombreuses femmes ayant été victimes d'abus sexuels de briser le silence; mais il est vrai que le choix n'était sans soute pas innocent de la part de la maison de disque qui
voulait à tout prix créer un buzz autour de cette nouvelle artiste aux partis pris musicaux risqués à l'époque. Suite à « Me and a Gun », la maison de disque se décide à sortir un
second single, « Silent All These Years » accompagné d'un clip réalisé par la photographe Cindy Palmano, dont les visuels illustreront le livret de l'album
Little Earthquakes qui sort en janvier 1992. Les critiques sont élogieuses et l'album se vendra à plus de 1,9 millions d'exemplaires aux Etats-Unis , alors que la radio,
en raison de son style musical non conventionnel et des paroles provocantes, ne soutient que très peu l'artiste.
Little Earthquakes: un album déroutant pour le grand public du début des années 90
Il est vrai qu'en 1992, alors que le grunge triomphe avec Nirvana et que la variété et la pop mainstream règnent avec des artistes comme Madonna
ou Mariah Carey qui sont les seules à vraiment se démarquer dans les charts, le premier album de Tori Amos avait de quoi dérouter le grand public. Prodige du
piano autodidacte (elle jouait d'oreille dès 2 ans ½), ayant suivi une formation classique au conservatoire Peabody de Baltimore entre 5 et 11 ans avant de jouer dans des piano-bars pendant
plus de 13 ans, sa musique intimiste et puissante à la fois est autant influencée par des génies classiques tels que Bartok et Debussy que par les
Beatles, la chanteuse folk Joni Mitchell ou encore le rock fiévreux et enragé de Led Zeppelin dont le chanteur Robert Plant est
son idole absolue. Le tout accompagnée de son seul piano, et très peu de guitares. C'est son instrument de prédilection qui a tant rebuté les executives puisque le piano était
principalement associé au jazz et non à la pop: seul Elton John, reconnu depuis déjà plus de 20 ans, passait encore à la radio et rencontrait le succès. Mais la musique de
l'excentrique anglais s'est grandement assagie dans les années 90 et ses plus gros succès de la décennie auront été la bande-originale du dessin animé de Disney
Le Roi Lion et la ressortie de sa chanson de 1971 « Candle in the Wind » suite au décès tragique de Lady Diana en 1997.
Album intimiste et paroles provocatrices envers les institutions religieuses
L'album, composé de 12 titres, se démarque par une forte prédominance de chansons piano-voix, souvent intimistes, parfois portées par un souffle lyrique par ses grandes envolées au piano qui
parcourent des titres comme « Winter », « Mother » ou « Little Earthquakes », qui sont parmi les titres les plus puissants et marquants de sa carrière. Le single à
priori plus commercial « Crucify », dont les arrangements et les envolées vocales dans les aigus à la fin du refrain valent à la chanteuse des comparaisons à Kate Bush
qui ne la quitteront plus restera son plus gros tube pendant des années, plus particulièrement en France, où elle est surtout connue pour ce titre. Mais c'est par ce titre qu'elle fait scandale
aux Etats-Unis. En effet, derrière le rythme marqué et l'air enjoué de la rouquine dans cette chanson, les paroles sont un violent réquisitoire contre le christianisme en tant que religion
institutionnalisée. Fille d'un pasteur méthodiste lui-même fils d'un couple de pasteurs particulièrement conservateurs, Tori Amos, qui par ailleurs est très proche de son père, a
vécu son enfance dans une atmosphère conservatrice où les émotions étaient souvent réprimées. Sa grand-mère paternelle, morte lorsqu'elle avait cinq ans mais dont elle garde un très mauvais
souvenir, est à l'origine de son approche critique de la religion: « Ma grand-mère aurait brûlé les sorcières à Salem, elle aurait fait partie de l'Inquisition » s'est-elle souvent plut
à répéter lors d'interviews. Ce qui l'a particulièrement marquée est la notion de péché entraînant la culpabilité et la division au sein des sujets de l'Eglise chrétienne, et plus
particulièrement les femmes. Tori Amos a ainsi souvent expliqué que sa grand-mère lui martelait dès sa jeune enfance qu'elle devait donner son âme à Jésus et son corps à l'homme
qu'elle épouserait. Bien que les droits de la femme aient considérablement évolués au cours des dernières décennies, le regard porté sur la sexualité féminine demeure toujours aussi tabou, bien
que cette gêne soit bien plus masquée aujourd'hui que par le passé. « Une fille de 16 ans qui tombe enceinte est une pute alors qu'un ado qui met sa petite-amie enceinte est un homme »
avait-elle déclaré dans une émission néerlandaise en 1992. C'est à ce tabou, et à l'hypocrisie d'une partie de l'Eglise chrétienne (dont les messages conservateurs sont bien plus prédominants aux
USA qu'en Europe) qu'elle s'attaque sur cet album, qui lui sert en outre de défouloir pour déverser toute sa passion et exprimer les contradictions qui l'habitent.
Un album auto-biographique et cathartique à l'écriture fine
La jeune femme, si elle est souvent enjouée dans des chansons comme « Crucify », « Happy Phantom » ou « Leather », apparaît également comme fragile, effrayée par
l'échec et par son désir en même temps que fermement résolue à panser ses plaies et faire de ses faiblesses mêmes sa force, s'affirmant comme une femme spirituelle et sexuelle à la fois. Son
écriture, fine et poétique, fait preuve d'une forte dimension lyrique tout en se faisant souvent ironique voire crue et sèche au moment où on s'y attend le moins, refusant tout sentimentalisme
facile. Elle sait aussi laisser suffisamment d'espace à l'auditeur, au travers de métaphores originales très visuelles mais subjectives pour se créer sa propre histoire, sa propre interprétation
des chansons, bien que les paroles de cet album soient les plus claires de l'ensemble de sa carrière. La forte dimension auto-biographique des chansons, alliée à la finesse de son écriture qui
plonge dans les profondeurs de l'âme, ont grandement participé à son statut d'artiste culte et à la dévotion de ses fans qui se retrouvèrent dans des chansons telles que « Silent All These
Years » ou « Winter », qui traitent des difficultés de l'affirmation de soi face au regard des autres et la peur de ne pas arriver à être (ou devenir) soi-même. Les nombreuses
références aux mythes et contes constituent également un autre aspect marquant de ses paroles, qu'elle conservera par la suite et l'album, au lieu d'être un simple journal intime musical, nous
raconte de véritables histoires qui nous en dévoilent un peu plus à chaque écoute.
Bien que souvent considéré comme sombre voire déprimant, la sensibilité à fleur de peau et l'énergie qui se dégagent de Little Earthquakes sont surtout cathartiques et
ouvrent un espace mental dans lequel on se laisse volontiers couler. D'ailleurs, lorsqu'on écoute l'album sans se focaliser sur les paroles, il n'apparaît en rien comme déprimant, même si
le ton est intimiste. Et il y a également beaucoup d'humour dans les paroles ou le ton adopté, comme dans le très jazzy et enfantin « Happy Phantom » où elle imagine sa vie en tant que
fantôme avec la malice d'une petite fille polissonne, jusqu'à ce que la chanson, vers la fin, laisse entrevoir une dimension un peu plus sombre. C'est également un album riche et dense où
on peut passer d'un titre aux accords et à l'énergie résolument rock comme « Precious Things » (où, à la place d'un riff de guitare qui marque la mélodie on a un « riff » de
piano rapide et enfiévré) à un titre à l'émotion à fleur de peau, parcouru d'envolées lyriques comme « Winter » avant de céder la place au mélange de pop et de jazz malicieux de
« Happy Phantom ». Il est également intéressant de préciser qu'en plus de ses 12 titres, Little Earthquakes possède 15 B-sides, soit des titres bonus
disponibles sur les divers CD singles commercialisés à l'époque et dont une bonne partie a depuis été réédité sur des compilations telles que A Piano
(Rhino Records, 2006) ou sont facilement trouvables sur Internet.
De nombreuses b-sides
Pour certains artistes, les b-sides peuvent être un moyen de meubler la place sur les singles et maxi-singles et d'attirer les fans qui se sont en outre déjà procuré l'album, mais en ce qui
concerne Tori Amos, ces chansons (nombreuses puisqu'on en compte plus de 80 en 10 albums!) sont souvent tout aussi intéressantes et puissantes que celles de l'album, sauf que,
pour une raison ou une autre, elles ne s'intégraient pas dans le concept de base de l'album. Le cas est encore plus particulier en ce qui concerne Little Earthquakes
puisque l'auteur-compositeur-interprète, qui ne produisait pas encore elle-même ses albums, avait eu quelques discussions animées au sujet de la liste des chansons de l'album avec la maison de
disque, qui ne le trouvait pas suffisamment commercial et trop risqué. Elle dût ainsi retirer plusieurs chansons, dont les magnifiques « Flying Dutchman » (une des meilleures chansons
de sa carrière, une mini-symphonie de 7 minutes avec un orchestre à cordes et un piano magistral) et « Upside Down » et proposer des chansons supplémentaires à Atlantic
afin d'obtenir le feu vert pour sortir le disque.
Des reprises marquantes d'icônes du rock
Sur le maxi-single américain de « Crucify » on trouve également trois reprises de groupes de rock cultes: « Angie » des Rolling Stones, « Smells Like
Teen Spirit » de Nirvana et « Thank You » de Led Zeppelin, qui acquièrent une nouvelle dimension car retravaillées et dépouillées pour être jouées
en solo au piano. Le résultat est particulièrement remarquable sur la chanson de Nirvana qui est de prime abord difficilement reconnaissable car privée de ses guitares
électriques enragées et des cris de Kurt Cobain. Première d'une longue série de reprises de la chanson-phare du groupe grunge, « Smells Like Teen Spirit » par
Tori Amos fait ressortir la dimension sombre et mélancolique (pour ne pas dire désespérée) de la chanson de Cobain un an seulement après la sortie de l'album
Nevermind et attire l'attention sur les paroles. L'approche de la chanteuse, si elle n'en demeure pas moins personnelle, révèle réellement quelque chose d'autre de ce
tube, plus enfoui, alors même que le ton de la chanson d'origine, avec son son qui incite à faire cracher les enceintes, n'avait jamais été perçu comme autre chose qu'un tube rock
particulièrement efficace pour déchaîner les foules lors des concerts. Au travers de cette chanson dont, selon certains témoignages, Kurt Cobain avait du mal à comprendre
l'engouement impressionnant du public, on peut percevoir ce qui a fait du chanteur une icône et un porte-parole pour toute une génération. Après la mort tragique du chanteur en avril 1994,
Tori Amos, qui était alors en tournée, reprendra « Smells... » avec en introduction une partie de la célèbre chanson de Don McLean, « American
Pie »: « And the three men I admire the most/The father son and the Holy ghost/ They took the last train for the coast/The day the music died » (« Et les trois hommes que
j'admire le plus/Le père, le fils et le Saint-fantôme/Ils ont tous pris le dernier train pour la côte/le jour où la musique est morte »), appuyant la tragédie pour le rock de la disparition
de Cobain. Sa reprise en concert des deux morceaux, en commémoration des deux ans de la disparition du chanteur en 1996 est également particulièrement poignante et m'a fait
pleurer à chaudes larmes à la première écoute. Quant à « Thank You », ballade romantique sexy en diable de Led Zepellin, elle la mêlera souvent sur scène au mythique
« Whole Lotta Love » du groupe, commençant par ce dernier titre avant de basculer au premier au milieu, offrant une interprétation émouvante et charnelle à la fois, appuyé par sa
manière si singulière de se mouvoir au piano; une sensualité comparable à la virilité de Jimmy Page avec sa guitare, qui est un des grands traits distinctifs de ses prestations
scéniques et lui vaut son statut d'artiste rock bien que son répertoire soit loin d'être rock de manière pure ou évidente lors de la première partie de sa carrière.
En résumé,
Little Earthquakes est donc un album incontournable de
Tori Amos, nécessaire pour bien appréhender son oeuvre et qui, de manière plus
importante, n'a pas pris une ride 17 ans plus tard et lui aura permis de marquer profondément la musique rock et pop des années 90, redéfinissant avec des artistes telles que
Björk ou
P.J. Harvey la place des femmes dans la musique dite « alternative ».
N.B.: Les vidéos de "Precious Things" et "Winter" (2 premières vidéos) sont en fait des live de 1997. Comme il s'agit de mes versions préférées j'ai préféré les inclure à la place de
versions de 1992, qui sont également très bien. idem pour "Whole Lotta Love/Thank You" qui date de 1994. Seule la vidéo de "Smells Like Teen Spirit" date de 1992. Et pour terminer, voici une
petite playlist à écouter avec une sélection de chansons de l'album. En raison d'apparentes restrictions, on ne peut écouter que les 30 premières secondes des chansons dans le lecteur mais vous
pouvez écouter les chansons dans leur intégralité en cliquant sur le lien suivant:
playlist Little Earthquakes de Tori Amos
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