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29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 18:23
Florence + the Machine - How Big, How Blue, How Beautiful : une odyssée sonore et visuelle

Sorti le 1er juin dernier, le troisième album studio de l’Anglaise Florence Welch et de sa « machine » n’a pas beaucoup fait parler du côté de chez nous. Pourtant, How Big, How Blue, How Beautiful corrige les erreurs de Ceremonials et, sans se départir d’une certaine emphase, fait preuve de plus de retenue. On y retrouve également un son plus rock, qui pourra évoquer Fleetwood Mac par moments. Plongée au cœur d’un projet aussi bien sonore que visuel, l’artiste ayant fait appel au réalisateur Vincent Haycock pour mettre en image ses chansons. Cinq clips ont déjà été dévoilés.

Se confronter à soi-même

C’est encore une fois une rupture amoureuse qui a d’abord inspiré à Florence Welch ces nouvelles chansons. "What Kind of Man", "St Jude", "Various Storms and Saints"… Tous ces morceaux traitent des affres de la séparation, un sujet auquel l’artiste est habituée puisqu’elle sortait d’une rupture amoureuse lorsqu’elle a enregistré son premier album Lungs en 2008. Mais alors que d’habitude ses chansons sont imprégnées de métaphores très oniriques, rendant les paroles assez cryptiques, ici, elle a baissé la garde et abordé le sujet plus clairement. Cela donne de très belles choses, surtout sur la cinquième piste, "Various Storms & Saints", un petit bijou tout en retenue qui est sans doute le meilleur de l’album. Mais sous la douleur et le manque, on sent quelque chose poindre, comme si la rupture et la période de création qui a suivi avaient permis à l’artiste de se confronter à elle-même. Ce que Florence Welch confirme en interview. « Ce disque est très personnel, peut-être le plus personnel à ce jour. J'ai d'abord pensé que je parlais d'une relation. Mais après coup, après l'avoir réécouté, j'ai réalisé qu'il était plutôt question d'une relation que j'entretenais avec moi-même et tous mes conflits intérieurs », a-t-elle ainsi expliqué.

Cela se traduit de manière assez littérale dans certaines des vidéos du projet, à commencer par l’intro flamboyante "How Big, How Blue, How Beautiful" qui présente une version instrumentale du titre. Dans le clip, Florence rencontre son double et fait connaissance avec lui. Dans les chapitres 4&5 de cette “odyssée”, presentés cette semaine sous la forme d’un court-métrage de 10 minutes, elle est représentée adulte et enfant. Et puis il y a "Ship to Wreck", où elle semble en lutte perpétuelle avec elle-même… La cohérence du projet, sa dimension personnelle, se révèle et prend tout son sens avec ces vidéos belles et très travaillées, d’où se dégage paradoxalement un aspect assez brut. Il reste cinq chansons à traiter avant que le projet, on peut le supposer, soit complet, mais déjà, cette série de clips promet de se classer parmi ce que l’artiste a pu proposer de plus intéressant à ce jour.

Des sonorités plus rock

Commençons par nous pencher sur l’album : How Big, How Blue, How Beautiful commence tambours battants par "Ship to Wreck", un titre pop-rock au riff accrocheur reposant sur l’alliance de la guitare et la batterie. Florence a trop bu pour oublier ses malheurs et se demande si elle ne va pas faire naufrage. Le morceau, parmi les plus efficaces de l’album, impose un style plus rock, plus brut et se classe parmi les titres les plus accrocheurs de sa carrière. Une belle entrée en matière, suivie du non moins efficace "What Kind of Man", premier single officiel, qui durcit encore plus le ton. Le titre commence tout en retenue, sur un ton très intimiste, avant que la guitare électrique ne surgisse avec son riff rageur et que la chanteuse ne crie son incompréhension avec toute la fougue qu’on lui connaît. Les cuivres surgissent et la chanson prend alors toute son ampleur, ne faiblissant jamais. Là encore, l’artiste réussit un sans faute : accrocheur et plutôt radio-friendly, "What Kind of Man" fait aussi partie de ce qu’elle a pu composer de plus remarquable au cours de sa carrière. Il laisse également entrevoir qu’elle peut sans problème se tourner vers un répertoire plus rock, plus brut de coffre, même si le reste de l’album n’ira pas plus loin dans cette direction.

"How Big, How Blue, How Beautiful", le titre éponyme, en fait de prime abord un peu trop dans les vocalises over the top, surtout lorsqu’on a tout d’abord découvert la version instrumentale du clip, beaucoup plus planante. Mais ce sont ici les cuivres, très présents sur l’album, qui donnent tout son caractère au morceau et l’amènent à un autre niveau. La conclusion est en ce sens parfaite : il s’agit probablement du meilleur passage instrumental que l’artiste nous ait livré à ce jour.

"Queen of Peace" renoue avec les paroles métaphoriques dont l’artiste ne se départit jamais totalement ici, malgré un aspect plus direct. Rejetée par l’homme qu’elle aime qui s’enfonce dans sa souffrance, la jeune femme tente de maintenir la paix à tout prix et, là encore, cela se traduit musicalement par une chanson très énergique, mêlant guitare-batterie et de beaux cuivres. Les vocalises sont toujours très emphatiques et à ce niveau, ceux qui espéraient que Florence Welch se calme un peu seront sans doute déçus. Si How Big, How Blue, How Beautiful fait preuve de davantage de retenue que ses prédécesseurs (surtout comparé à Ceremonials, parfois un peu pompeux dans ses arrangements), la chanteuse en fait toujours beaucoup. On aime ou pas. Cela a toujours fait partie de ses caractéristiques et correspond à son personnage, qui semble ressentir chaque émotion de manière extrême et tient à les exprimer telles quelles, comme si c’était la toute première fois qu’elle faisait l’expérience de ces sentiments universels.

Florence + the Machine - How Big, How Blue, How Beautiful : une odyssée sonore et visuelle

Une deuxième partie plus contrastée

"Various Storms & Saints", petit chef-d’oeuvre de sa carrière, intéressera davantage les déçus de Ceremonials et ceux qui apprécient Florence + the Machine à petite dose. Elle y fait preuve de retenue d’un bout à l’autre, ce qui ne fait que décupler l’intensité remarquable de la chanson, l’une des plus fortes et émouvantes qu’elle ait jamais composées. La chanteuse semble s’y addresser à elle-même, en s’encourageant à tenir bon dans l’épreuve qu’elle traverse et dont elle finira bien par se remettre. Cas à part de ce troisième album, "Various Storms & Saints" montre à quel point Florence Welch peut viser juste et se révéler une interprète bouleversante lorsqu’elle ne cède pas à la tentation d’en faire trop. Voix et arrangements sont ici au diapason et le titre marque un passage tout en douceur à la deuxième partie du disque.

"Delilah", optimiste et énergique, est peut-être en revanche celui où elle aurait mieux fait de faire preuve d’un peu plus de retenue. Loin d’être déplaisant, il ne se révèle pas assez distinctif par rapport à un titre somme toute assez similaire comme "Queen of Peace" et s’avère un peu répétitif. Néanmoins, il y a quelque chose – cette volonté de ne pas se laisser abattre – qui transparaît et emporte malgré tout l’adhésion au fil des écoutes. Un morceau secondaire mais tout à fait acceptable en somme.

"Long & Lost", lui, beaucoup plus calme, prend toute sa dimension en clip mais a un peu de mal à retenir l’attention sur le CD. La retenue dans la voix et les arrangements est là et il y a quelque chose d’intriguant, mais il manque un petit je ne sais quoi pour que la mayonnaise prenne tout à fait. Cependant, dans la vidéo de Vincent Haycock, la chanson (qui forme un dyptique avec "Queen of Peace") prend toute son intensité. La chanteuse erre dans une petite ville en bord de mer et passe de bras en bras, tandis qu’on voit toute la gamme des emotions humaines se succéder sur son visage.

"Caught" est probablement le titre le plus dispensable de l’album. Parcouru par des « ouh ouh ouh » qui ne sont pas du meilleur effet, il se révèle répétitif, assez banal et ennuie plus qu’autre chose. A zapper.

"Third Eye", plus intéressant, fait néanmoins partie de ces titres secondaires qui tendent à banaliser ce troisième album démarré tambours battants et qui s’essouffle un peu dans sa deuxième partie. De nouveau, il y a beaucoup de batterie et de chœurs, de vocalises over the top. Les cuivres, pour une raison inconnue, ressortent très peu dans le mixage, ce qui est dommage car cela aurait donné à la chanson un aspect plus organique. En l’état, le son est trop « studio », trop plat et cela nuit au titre, qui peine à décoller véritablement.

Less is More : des effets mieux dosés

En revanche, rien à redire pour les deux derniers morceaux, "St Jude" et "Mother". "St Jude", dont le clip a déjà été révélé, est un morceau intimiste et mélancolique où l’artiste cherche le recueillement après sa rupture, en s’adressant à St Jude, la dame patronnesse des causes désespérées. Chant et chœurs tout en retenue et en relief, cuivres et orgue très organiques, tout est réuni pour un titre mémorable qui résume à merveille la quête de l’artiste à ce moment de sa vie.

"Mother", qui contraste fortement avec la piste précédente, clôt admirablement le disque. La chanteuse, toujours en proie au chagrin, s’adresse en dernier recours à Dieu puis à la Nature, la Mère elle-même pour la consoler. Le morceau gère remarquablement bien couplets tout en retenue et refrain plus rythmé mais jamais over the top, avec une montée en puissance finale qui ne tombe jamais dans le too much. Un titre mid-tempo parfait, qui prouve là encore que la chanteuse est capable de grandes choses. Alors certes, elle n’a pu s’empêcher de rajouter un « ouh ouh » final qui sonnera probablement très bien dans un stade, mais Florence Welch montre en effet avec How Big, How Blue, How Beautiful qu’elle est capable de doser ses effets. La fin de l’album fait du coup oublier les quatre morceaux plus moyens qui composent la seconde moitié et c’est tant mieux !

Florence + the Machine - How Big, How Blue, How Beautiful : une odyssée sonore et visuelle

Un projet vidéo sous forme d'odyssée humaine

Si cette critique ne sera bien entendu pas tout à fait complète étant donné l’absence de vidéos pour près de la moitié des titres de l’album, le projet vidéo réalisé en collaboration avec le réalisateur Vincent Haycock et le chorégraphe Ryan Heffington (à qui l’on doit les chorégraphies de la jeune Maddie Ziegler dans les clips de Sia Chandelier et Elastic Heart) donne une dimension d’odyssée humaine à How Big, How Blue, How Beautiful. Qu’elle se débatte avec son amant, s’ébatte nue, soit baptisée par des femmes dans la mer ou semble se battre contre elle-même, le charisme de Florence Welch, magnifiée, transparaît à chaque plan. La cohérence de l’ensemble, elle, permet d’approfondir la compréhension des titres, voire d’en faire une lecture alternative. Un beau projet, assez rare de nos jours, que nous avons donc hâte de découvrir dans son intégralité.

Après le déjà classique Lungs et un Ceremonials très bon mais légèrement dispersé et boursouflé, Florence + the Machine revient en force avec un disque non dénué de défauts, mais qui possède d’indéniables qualités. Davantage dans la retenue, avec une fibre rock un peu sous-exploitée mais très convaincante et de très beaux cuivres, How Big, How Blue, How Beautiful donne un aperçu de la direction dans laquelle Florence Welch pourrait s’aventurer par la suite et suggère une réinvention en cours. L’artiste donne la pleine mesure de son talent en apprenant à doser ses effets. On lui pardonnera alors quelques titres plus faciles ou tout simplement plus banals, qui ne retirent en rien le plaisir pris à écouter le disque dans son ensemble.

Florence + the Machine se produira au Zénith de Paris le 22 décembre prochain.

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Published by Cécile Desbrun - dans Musique
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15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 12:47
La Isla Minima d'Alberto Rodriguez (2015) : critique du film

En 1981 dans l'Espagne post-franquiste, deux enquêteurs sont dépêchés en Andalousie, dans la région du Guadalquivir, pour enquêter sur l'inquiétante disparition de deux adolescentes. Opposés au possible, ils vont devoir travailler ensemble et éclaircir les nombreuses zones d'ombre de l'affaire, qu'on devine entachée par la corruption tandis que les habitants gardent le silence...

Un True Detective post-franquiste

La Isla Minima, cinquième film d'Alberto Rodriguez, n'a pas volé ses comparaisons avec True Detective. Du générique avec vues aériennes sur ces paysages à la beauté ensorcelante et anxiogène à la fois à l'ambiance poisseuse qui s'en dégage, en passant par la personnalité singulière de ses héros, beaucoup de choses rappellent la série de HBO. Cependant, loin d'être une simple resucée ibérique de cette oeuvre culte, La Isla Minima s'impose comme un polar singulier, dont la force impose le respect. Cela faisait plusieurs années, à vrai dire, qu'on n'avait pas été autant scotchés devant un film du genre.

Il y a tout d'abord le contexte historique, qui imprègne le film dès le début. Franco est mort depuis cinq ans et les traces de la dictature se font encore lourdement sentir, imposant une certaine loi du silence du côté des habitants, qui ne parviennent pas à faire confiance à la police. Il y a aussi le personnage de Juan, l'enquêteur au passé trouble, dont on devine, à ses méthodes d'interrogatoire expéditives, qu'il a travaillé pour la police franquiste. Le passé de cet anti-héros nous sera révélé au compte-gouttes, donnant une résonance particulière à l'intrigue. On est bien loin du personnage d'enquêteur à moitié fou mais génial interprété par Matthew McConaughey, au demeurant sensible et attachant. Ici, l'inquiétude est plus grande, bien que le spectateur ressente une certaine empathie pour Juan. Les démons du passé planent sur La Isla Minima et contaminent chaque plan, chaque silence chargé de non-dits. La dimension sociale est également présente par la peinture, par petites touches, de la corruption qui règne au coeur de la région et par le portrait dressé de cette communauté de pêcheurs et ouvriers agricoles.

La Isla Minima d'Alberto Rodriguez (2015) : critique du film

Un polar suffocant

L'intrigue policière est quant à elle bien menée et atteint un paroxysme dans la dernière partie. Suffocante, elle nous plonge au coeur de l'horreur sans jamais tomber dans la complaisance. Alberto Rodriguez respecte toujours une certaine distance, garde une certaine pudeur, qui correspond également au caractère du personnage de Pedro, l'enquêteur par les yeux duquel nous voyons le déroulement des événements. Pas de voyeurisme déplacé ici. La beauté plastique du film est certaine, mais elle ne nous fait jamais oublier la violence de ce que nous voyons. Enfin, le cinéaste ne se prend pas pour Fincher : la réalisation, de toute beauté, reste assez "classique", dans le bon sens du terme. Cela contribue à donner au film un charme suranné assez captivant.

S'il est difficile de trop en parler sans éventer ses secrets, La Isla Minima s'impose comme LE grand polar de ces dernières années. Pour la beauté et le caractère sauvage de ses paysages andalous baignés sous un soleil de plomb, dont les sombres recoins font écho à la violence de l'intrigue, pour son contexte historique savamment utilisé sans jamais en rajouter et enfin, pour son intrigue policière aussi haletante que dérangeante et la force de l'interprétation de ses deux acteurs, le film d'Alberto Rodriguez vaut largement le détour.

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Published by Cécile Desbrun - dans Cinéma
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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 12:53
Tale of Tales de Matteo Garrone (2015) : critique du film

Inspiré du célèbre recueil de contes de Giambattista Basile, le Pentamerone, le dernier film de Matteo Garrone (Gomorra) mêle trois histoires distinctes au sein de cette fresque enchanteresse qui semblerait tout droit sortie d'un livre de gravures. Du désir dévorant d'une reine stérile à avoir un enfant en passant par les aspirations d'une jeune princesse à épouser un beau jeune homme pour échapper à une vie de solitude avec son père jusqu'aux aventures de deux vieilles soeurs courtisées par un roi pervers qui est tombé sous leur charme par la seule grâce de leur chant, Tale of Tales raconte des histoires différentes mais aux thèmes cohérents. Il y est principalement question de désir, de l'acceptation du désir de l'autre et du temps qui passe. Aucun message n'est imposé au spectateur, bien qu'on puisse trouver plusieurs morales à chacun des segments. Le cinéaste a confiance en l'intelligence du spectateur et ne se pose à aucun moment en donneur de leçons.

Tale of Tales de Matteo Garrone (2015) : critique du film

Un film très esthétique

Poétique et très esthétique, le film sublime les situations les plus extravagantes et s'inspire allègrement de l'histoire de l'art pour illustrer chacun des contes. La vieille soeur qui rajeunit est ainsi montrée comme une beauté préraphaélite, pour ne citer qu'un exemple. Cette beauté visuelle permet aussi de transcender la violence de certaines scènes, en les transformant en véritables tableaux, à l'image de la reine interprétée par Salma Hayek qui dévore à mains nues le coeur d'un monstre ou de la scène de débauche montrant un roi dépravé (Vincent Cassel) et ses "favorites" au lendemain d'une soirée de libertinage. Tale of Tales se regarde ainsi comme on tournerait les pages d'un livre de contes : avec un plaisir innocent, en se délectant autant des péripéties auxquelles sont confrontés les héros que des belles illustrations qui les accompagnent.

Depuis quelques années (2012, plus particulièrement, ayant marqué un tournant), les contes sont à l'honneur au cinéma et à la télévision, mais il est rare de les voir traités par un cinéaste reconnu, dans une optique qui ne soit pas principalement commerciale. Aussi sympathiques au demeurant soient-ils, pas grand monde n'aura retenu le Blanche-Neige de Tarsem Singh ou encore Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders, tous deux sortis en 2012. Loin des films de studio, Matteo Garrone, s'il réunit autour de lui un casting international prestigieux, nous épargne tout ce qui viendrait nous distraire de l'histoire. Ici, pas d'humour pipi-caca ou de scène sans but véritable. Chaque séquence a une place dans l'ensemble, tient un propos. Si l'on ne s'étonnera pas de l'accueil globalement mitigé qu'il a eu au Festival de Cannes, où il était présenté en compétition (son aspect résolument esthétique lui a beaucoup été reproché), il convient de rendre à César ce qui lui appartient : le film a une identité propre et une ambition véritable, bien que celle-ci ne méritait pas (loin s'en faut) une Palme. On pourra toujours regretter une approche de la réalisation somme toute sage et classique, loin de l'audace visuelle du Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro, par exemple (sans doute le meilleur exemple de conte cinématographique de ces dix dernières années), mais Matteo Garrone, qui ne prétend à aucun moment réinventer le cinéma, sait se placer derrière son histoire tout en faisant appel à une solide direction artistique.

On a également reproché à Tale of Tales sont aspect euro-pudding à cause de son casting de tous horizons et l'usage de l'anglais au détriment de l'italien, mais soyons clairs : on n'est pas dans La caverne de la rose d'or et chaque personnage a son utilité. On imagine bien que la présence de Salma Hayek et Vincent Cassel a dû grandement aider au financement du film, mais pour le coup, ils ont été très bien castés et savent s'effacer derrière leurs personnages. Sans receler de grandes performances d'acteurs, le film présente une galerie hétéroclite de personnages auxquels on croit et nous emmènent loin dans cet univers aussi sombre que féérique.

Tale of Tales de Matteo Garrone (2015) : critique du film

Onirique et violent

Car Tale of Tales n'est pas un film pour enfants : résolument violent par moments, il met en avant la dimension sombre et horrifique tapie au coeur des contes. Comme dans tout conte qui se respecte, la violence naît avant tout de la dimension psychologique propre à chaque histoire : le désir de la reine d'avoir un enfant envers et contre tout puis de le garder pour elle seule alors même qu'il grandit, le désarroi de la princesse qui se voit offerte par son père à un parfait inconnu, un ogre, suite à un concours absurde et enfin le refus des deux soeurs d'accepter le passage du temps et ses conséquences. Cela se traduit à l'image par quelques scènes choc, comme des meurtres, une décapitation et un personnage écorché vif. Mais aucune séquence n'est gratuite ou complaisante.

La fin, surprenante, réunit les protagonistes des trois royaumes tout en refusant de nous donner une vraie conclusion. Onirique, elle joue sur le symbolique et chacun y verra ce qu'il voudra (l'ardeur du désir, la fragilité de la vie ?). Ce parti pris pourra en rebuter certains, frustrés que le cinéaste ne donne pas la clé pour lier le tout. Mais là encore, Matteo Garrone se refuse à donner au spectateur une morale toute faite et il y a aussi de la beauté dans ces histoires en partie inachevées, en pointillés. Cela donne une certaine aura à ce Tale of Tales, intriguant objet pour adultes curieux qui aiment plonger dans l'imaginaire.

A l'image du saltimbanque aperçu dans le dernier plan du film, Matteo Garrone s'adonne à un véritable numéro d'équilibriste, entre horreur et féérie, retenue et grand guignol, réalisme et poésie. Le résultat, parfois surprenant, ne manque pas de charme : on retrouve avec Tale of Tales le plaisir de plonger dans un grand livre d'histoires. En revanche, il déstabilisera ceux qui s'attendent à une véritable conclusion et à une approche plus classique de l'intrigue. On ne peut pas satisfaire tout le monde... Un film à voir pour la majesté de sa direction artistique et son onirisme.

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Published by Cécile Desbrun - dans Cinéma
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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 19:24
Cycle Orson Welles sur TCM Cinéma à partir du 7 mai

Connu pour la qualité de ses cycles thématiques autour du cinéma américain, TCM Cinéma (sur CanalSat) propose ce mois-ci à ses spectateurs un cycle Orson Welles pour célébrer les cent ans de la naissance de ce cinéaste de génie. De Citizen Kane (1941) à La soif du mal (1958) en passant par La dame de Shanghaï (1947) ou Le procès (1946), c'est pas moins de l'intégralité de ses onze longs-métrages que la chaîne proposera de revoir, sans compter sa série documentaire Autour du monde avec Orson Welles (1955) et un court-métrage inédit.

Last but not least, le jeudi 21 mai à 19h45 sera diffusé un documentaire inédit de TCM Cinéma, This Is Orson Welles, que j'ai eu la chance de voir en avant-première. A mille lieues du documentaire académique auquel on pourrait s'attendre, le film de Clara et Julia Kuperberg s'intéresse à l'homme et interroge sa fille ou des témoins privilégiés. Si certains films ne sont pas abordés ou simplement survolés, c'est avant tout pour approfondir certains points et ne pas se contenter de faire un simple résumé chronologique de type Wikipedia, qui, en 52 minutes, aurait forcément été superficiel. La personnalité de Welles, souvent incompris, est mise en avant et on sent la tendresse et l'attachement que les réalisatrices lui portent. Le cinéaste est quant à lui présent au travers des archives d'interviews vidéo, notamment son interview-fleuve pour la BBC.

Pour le reste, on se régalera des anecdotes autour de sa performance de La guerre des mondes à la radio, qui avait semé un vent de panique aux États-Unis. Les informations autour de Citizen Kane, La splendeur des Amberson ou La soif du mal sont peut-être davantage connues des cinéphiles, mais elles sont abordées de manière claire et plaisante.

Le tour de force du documentaire, finalement, est de parvenir, par le regard porté sur Welles, à nous emporter même lorsqu'on connaît bien l'oeuvre du cinéaste. La fin, qui s'achève par sa dernière apparition en tant qu'acteur dans un film, est particulièrement touchante. Bref, loin d'être plan-plan, This Is Orson Welles apporte un véritable plus à ce cycle très complet. Il vient d'ailleurs d'être sélectionné à Cannes Classics et sera donc diffusé lors du Festival de Cannes avant son passage sur TCM Cinéma.

Cycle Orson Welles - Tous les jeudis soirs dès 19h45, du 7 au 28 mai 2015 sur TCM Cinéma (CanalSat).

Retrouvez la programmation complète sur le site de TCM Cinéma.

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 14:10
Les enquêtes du département V - Profanation de Mikkel Nørgaard (2014) : critique du film

Après un premier volet, Miséricorde, sorti directement en VOD il y a deux semaines, Les enquêtes du département V débarquent aujourd'hui au cinéma avec Profanation. Adapté une fois encore de la saga policière de Jussi Adler-Olsen, qui s'est vendue par millions au Danemark mais également en Allemagne ou aux Pays-Bas, Profanation présente une enquête qui lorgne par bien des aspects du côté de Millenium, autre saga nordique au succès autant public que critique. Le réalisateur Mikkel Nørgaard, quant à lui, n'est pas inconnu des sériephiles puisqu'il a déjà travaillé sur Borgen et Clown.

L'inspecteur Carl Mørck et son assistant Assad sont deux enquêteurs spécialisés dans les crimes non résolus. Le département V pour lequel ils travaillent est en théorie supposé enterrer de vieilles affaires, mais, dans les faits, Carl et Assad rouvrent de vieux dossiers qui méritent toute leur attention. Lorsqu'un homme désespéré ayant accosté Carl au sujet d'une vieille affaire datant de 1994 se suicide en lui laissant un carton contenant tous les éléments pour poursuivre l'enquête du meurtre de ses enfants, les deux hommes vont plonger au coeur d'une histoire sordide. En son coeur, une femme disparue à la personnalité trouble et des hommes d'influence...

Les enquêtes du département V - Profanation de Mikkel Nørgaard (2014) : critique du film

Sur les traces de Millenium...

C'est un pari risqué que fait Wild Bunch en décidant de sortir ce second volet au cinéma au lieu du premier. Si les personnes ayant apprécié Miséricorde devraient se ruer dans les salles, comment convaincre un public n'ayant pas vu la première enquête, sachant que Profanation se situe dans la continuité de celle-ci ? L'univers est déjà posé et cela suppose que les spectateurs devront rentrer dans celui-ci de plein pied sous peine de rester au bord de la route. Mais, à la vision du film (précisons tout de suite que je n'ai pas vu Miséricorde), force est de constater que cela n'est pas trop gênant : l'histoire est différente et les rapports entre les personnages ne nécessitent pas de longues explications. En fin de compte, c'est surtout lors du premier quart d'heure que des éléments tirés de Miséricorde sont exploités et qu'on peut ressentir un petit manque, parce-qu'il nous faut situer les personnages les uns par rapport aux autres et qu'on sent que le scénario joue sur la connivence avec les spectateurs du premier film. Au-delà, une fois que l'enquête à proprement parler démarre, la question ne se pose même plus.

Point positif : nous rentrons sommes toutes assez facilement dans l'enquête. Les éléments de l'affaire nous sont dévoilés petit à petit et des flash-backs nous ramènent dans un pensionnat, en 1994, en mettant l'accent sur une jeune fille atypique, dans une atmosphère lourde de mystère. La réalisation et l'ambiance, jusqu'à des éléments de l'intrigue, rappellent assez vite Millenium. Le personnage de Kimmie, notamment, peut faire penser à certains égards à Lisbeth Salander. Sa personnalité, mise en avant tout au long du film, est complexe, attachante par moments et repoussante à d'autres et provoque une certaine fascination qui fait que l'on suit l'intrigue avec plaisir et intérêt. Quelque part, au-delà de l'identité des tueurs, le véritable mystère du film, son centre névralgique, c'est bien elle et son parcours. Savoir qui a fait quoi n'est au fond pas LA question qui nous agite le plus. Le ressurgissement du passé, la rédemption semblent davantage intéresser les scénaristes et Mikkel Nørgaard et c'est là que l'histoire prend et nous agrippe, jusqu'au dénouement, très sombre.

Les enquêtes du département V - Profanation de Mikkel Nørgaard (2014) : critique du film

Un certain manque d'ampleur

Mais, malheureusement, Profanation possède un air de série télé de luxe qui lui nuit quelque peu. Soyons clairs : le film n'est pas mal réalisé, loin de là, mais il y a un côté trop plan-plan, trop télévisuel, qui était aussi (en moins prononcé) le problème des volets 2 et 3 de Millenium qui, pour le coup, était à l'origine une mini-série. Ajouté à un rythme globalement assez lent, avec quelques baisses de régime par moments, tout cela fait que Profanation manque d'une certaine ampleur.

A cela s'ajoute un manque d'ampleur au niveau de l'histoire en elle-même. Il est difficile, au cours de cette enquête autour d'un meurtre gratuit qui remue le passé, de ne pas penser au premier Millenium. La comparaison, malheureusement, ne va pas à l'avantage de Profanation car, alors qu'il y avait là matière à nous retourner les tripes, on reste en fait assez froid devant le film. Les éléments de l'histoire sont dérangeants en eux-mêmes, mais on ne se sent guère dérangé ou interpellé, ce qui est plus que dommage. Le film voudrait sans doute nous dire quelque chose sur la violence de ces jeunes que nous voyons à l'écran, sur leur malaise et sur celui de la société qui les a engendrés, mais on ne sait pas vraiment quoi, au juste. Alors que Millenium avait un discours fort sur la misogynie et la montée du fascisme, par exemple, qui transcendait complètement son histoire, lui donnant une forte portée émotionnelle qui est malheureusement absente ici.

Ce défaut s'atténue malgré tout lors du final, d'une sombre beauté et face auquel on ne pourra rester insensible. Mais cette force aurait tellement pu être décuplée avec des partis pris plus forts et quelques longueurs en moins qu'on reste quelque peu sur notre faim. Profanation s'avère finalement un polar agréable à regarder, bien fait et très bien interprété (mention spéciale à Danica Curcic), mais qui ne restera pas dans nos mémoires bien longtemps. En revanche, cela donne malgré tout envie de voir Miséricorde (beaucoup plus court et à l'histoire plus resserrée) et de continuer à suivre la saga. Mais celle-ci devra se muscler pour pouvoir survivre au cinéma plutôt qu'en VOD.

Sortie en salles le 8 avril

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 18:47
Critiques express sorties d'albums février-mars 2015

Luce : Chaud

Quatre ans après la sortie de son premier album et un régime plus tard, Luce est de retour avec un album réalisé avec soin, disposant d'excellents arrangements par Mathieu Boogaerts. Les chansons elles-mêmes sont inégales : chantées sur des textes qui se veulent drôles mais ne le sont pas toujours, on trouve du bon et du moins bon. Parmi le meilleur, il y a l'entêtant "Polka" où Luce susurre à l'homme de ses rêves vouloir danser toute nue. Un titre malicieux qu'elle a eu la bonne idée de choisir comme premier single. Dans le moins bon, "Chat doux" s'avère aussi irritant que répétitif avec ses "miaou miaou"et son humour qui ne prend pas. Entre les deux, une palette de titres courts dont certains sont plutôt charmants ("Vernis"), ou relativement anodins ("M'attends pas"). Le format court convient finalement bien à ce disque emprunt d'une véritable personnalité à défaut d'être parfait. On pourra reprocher à Chaud un aspect répétitif dans les paroles ou les mélodies, notamment sur un titre comme "Chaussures" qui ressemble beaucoup à certains titres précédents. Luce convainc d'ailleurs mieux lorsqu'elle ose un peu sortir de son registre vocal espiègle un brin enfantin (plaisant mais un peu lassant à la longue) et qu'elle se lâche et joue avec sa voix comme sur "Le feu au cul". Recommandation : un album à écouter lors d'une soirée entre filles.

Critiques express sorties d'albums février-mars 2015

Brandi Carlile : The Firewatcher's Daughter

Après un album folk de toute beauté en 2012, Brandi Carlile revient avec un disque clairement orienté country, au titre évocateur : "la fille du gardien du feu". Mais il ne faut pas croire pour autant que la collection de chansons présentées ici serait juste bonne à écouter au coin de la cheminée. De "Mainstream Kid" à "The Stranger at My Door"(les deux perles de l'album), les titres rythmés s'enchaînent, entrecoupés de morceaux plus intimistes, comme le poignant "The Eye". A vrai dire, cet album toujours très americana est bien plus rock que la plupart de ses précédents opus et il est possible que grâce à cela, elle conquiert un nouveau public. Si la country de Brandi Carlile est dite "alternative", elle reste en outre très accessible et ravira ceux qui veulent une alternative, plus adulte, à la country-pop FM de Shania Twain ou Taylor Swift. L'artiste et les frères Hanseroth, avec lesquels elle a en grande partie co-écrit l'album, possèdent de vrais qualités de songwriter et si l'on pourra regretter le ton plus intimiste et subtil de Bear Creek (2012), ce Firewatcher's Daughter s'écoute avec plaisir.

Critiques express sorties d'albums février-mars 2015

Madonna : Rebel Heart

Sept ans après le catastrophique Hard Candy et trois ans après le légèrement supérieur MDNA, Madonna revient avec ce Rebel Heart de 14 titres, gonflé jusqu'à 23 titres dans son édition super deluxe. Un disque qui ne brille pas par son originalité ni même sa "rebelle attitude" mais qui a du coeur, comme le prouvent des titres plus intimistes tels que "Ghosttown", "Inside Out", "Heartbreak City" ou "Joan of Arc" dans lesquels la star laisse la place à la femme derrière l'armure. On est également contents de retrouver la veine électro-folk que l'artiste avait délaissée depuis quelques années, présente sur plusieurs morceaux, comme l'excellent "Devil Pray".

Plaisant et cohérent, ce nouvel opus ne masque cependant pas certaines faiblesses : les titres les plus électro, produits par les producteurs du moment, risquent de vite se périmer et paraître datés, à l'inverse des sons de Ray of Light et Confessions on a Dancefloor, toujours actuels. Et si "Illuminati" brille par son originalité et son inventivité, on zappera sans regret "Bitch, I'm Madonna" ou encore "Holy Water", deux titres aussi irritants que poseurs qui se démarquent également par leur nombrilisme. Madonna peut certes se vanter de son statut d'icône, mais si elle pouvait le clamer avec plus d'originalité musicale, cela ne pourrait pas lui faire de mal.

Les titres bonus quant à eux vont du sympathique mais dispensable ("Veni Vidi Vici", "S.EX.") au très bon ("Messiah", qui aurait gagné à être sur l'album) et viennent compléter l'expérience de manière satisfaisante. Cependant (et c'est la première fois depuis bien longtemps que cela se produit), l'album dans sa version standard s'apprécie dans son ensemble sans qu'on ait besoin de zapper la moitié des titres et s'achève même de manière aussi simple que poignante avec "Wash All Over Me", où l'artiste s'interroge sur la situation du monde et sa place dans celui-ci. Elle renoue alors avec le meilleur de Ray of Light et de l'engagé American Life, où des paroles subtiles et affutées le disputaient à des musiques ciselées et marquantes, toujours actuelles.

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 11:50
Quelques expos gratuites (ou presque) à voir à Paris en mars

Avant la publication de ma chronique sur l'expo événement David Bowie Is à la Philarmonie de Paris (12€ en plein tarif), j'ai voulu faire le tour des expos gratuites (ou presque) les plus intéressantes du moment en ce mois de mars. J'en ai retenu trois, à visiter de toute urgence.

Déjà Stars au Centre culturel du CROUS de Paris

Marcel Thomas, décédé en 2000 et repasseur de métier, était un passionné de photographie, avec une profonde sympathie pour les célébrités et les gens. Considéré aujourd'hui comme le premier paparazzo au sens noble du terme (il prenait les gens sur le vif, mais en leur demandant toujours l'autorisation), il s'est constitué au fil des ans un réseau de portiers et de voituriers qui lui filaient des tuyaux pour pouvoir photographier les stars à la sortie des hôtels ou des cocktails mondains. Il a ainsi immortalisé la plupart des grandes stars de la chanson et du cinéma de 1947 à 1990 au travers de plus de 30 000 clichés.

Parmi cette abondante collection, dont il ne fit jamais commerce (un livre de photos, aujourd'hui épuisé, fut seulement publié en 1996 et un second en 2002), le CROUS de Paris a sélectionné 400 photographies en noir et blanc ayant toutes une particularité : il s'agit d'images de stars françaises et internationales photographiées à Paris avant que leur carrière n'explose et qu'elles ne deviennent véritablement célèbres. Leur apparence est parfois bien différente de celle que nous connaissons aujourd'hui, quand elles ne sont pas tout simplement méconnaissables (à l'image de Mireille Darc, pour ne citer qu'elle) ; d'autres ont déjà leur persona. Le titre de l'exposition suggère que, bien qu'encore inconnues du grand public à ce moment-là, toutes étaient "déjà stars", avec un charisme et un talent particuliers que le photographe avait su repérer.

Présentant une sélection de clichés de stars américaines très célèbres comme Elvis Presley, Clint Eastwood, Meryl Streep, Jodie Foster, Sylvester Stallone (impressionnant en manteau de fourrure), Arnold Schwarzenegger ou John Travolta, l'exposition n'en est pas moins largement dédiée aux artistes français et ce dès le début où, au son du "Bonnie and Clyde" de Serge Gainsbourg en duo avec Brigitte Bardot, on pénètre dans un couloir noir entièrement dédié à nos plus grandes stars. L'exposition brasse plusieurs époques, réunies dans plusieurs univers au travers d'une scénographie astucieuse et ludique, qui fait pénétrer le visiteur dans l'univers des célébrités. Un mini Walk of Fame, une salle de cinéma, un club de jazz, la loge de Johnny Hallyday, un diner américain constituent ainsi les différents décors du parcours de l'exposition et cette immersion contribue au plaisir pris à la parcourir.

C'est un patrimoine photographique d'une grande valeur qui se dégage au travers de Déjà Stars, brossant le portrait de plusieurs époques sur 40 ans. Les étudiants pourront s'y reconnaître (et découvrir ou redécouvrir par la même occasion certains artistes), tout comme les passionnés de musique et de cinéma de tous âges.

Exposition Déjà Stars, jusqu'au 23 mai 2015 au Centre culturel du CROUS de Paris, 12 rue de l'Abbaye, 75006 Paris (M° Saint-Germain-des-Prés). Ouvert de 13 à 17h du lundi au vendredi et de 10 à 18h le samedi. Gratuit pour les étudiants et les abonnés UGC Illimité. Plein tarif : 1€.

Quelques expos gratuites (ou presque) à voir à Paris en mars

Miroir ô mon miroir au Pavillon carré de Baudouin

Que se passe-t-il lorsque l'art contemporain s'intéresse aux contes de fées ? La réponse se trouve au Pavillon carré de Baudouin, où une vingtaine d'artistes se sont penchés sur la question. Au fil d'un parcours qui commence par une impressionnante forêt dans laquelle nous sommes invités à nous perdre, nous découvrons des oeuvres représentant l'interdit, les métamorphoses et les épreuves des contes de fées. De nombreux symboles, tels que le miroir magique, sont présents, tandis qu'un livret remis à l'entrée nous aide à interpréter ces oeuvres parfois explicites et parfois plus mystérieuses.

Dur de faire un choix parmi la diversité des oeuvres présentées, mais s'il ne fallait en retenir que trois, je citerais Walking on Valley of Fire de Chloé Dugit-Gros (2010) qui présente une paire de baskets collées sur des pneus éclatés, la très belle Constellation de la Biche II (2012) de Julien Salaud avec sa biche entourée d'une constellation de perles et de clous et enfin le très drôle The Real Snow White de Pilvi Takala, une vidéo où l'artiste finlandaise tente de pénétrer à Disneyland Paris déguisée en Blanche-Neige et se fait refouler sous prétexte qu'on pourrait la prendre pour... la "vraie" Blanche-Neige, qui travaille à l'intérieur du parc (les employés de Disneyland n'ont pas le droit de reconnaître que les personnages Disney sont joués par des acteurs). De fait, pour que les enfants ne confondent pas les visiteurs avec les employés, les adultes n'ont pas le droit de se déguiser, contrairement aux enfants. Critique bien sentie et réflexion sur le passage du monde de l'enfance au monde des adultes, où la protagoniste est confrontée à un principe de "réalité" contradictoire, la vidéo s'avère tout à fait pertinente pour clore l'exposition, qui s'achève réellement par Ceci fait de vous d'Alexandre Maubert (2015), soit trois attachés-cases en cuir noir dont il faut deviner le code grâce à un indice remis (en principe) à l'entrée pour en dévoiler le trésor, une oeuvre appartenant à une série numérotée pour l'exposition et accompagnée de son certificat d'authenticité.

Miroir ô mon miroir s'impose ainsi comme une exposition riche, bien que pas toujours accessible aux plus jeunes à l'exception de certaines oeuvres (ceci dit, des visites scolaires commentées, où des oeuvres sont commentées de manière claire, sont organisées, comme j'ai pu le constater). Plutôt que de nous faire retomber en enfance, elle expose les contradictions psychiques présentes dans les contes, qui parlent tout particulièrement aux adultes et participent au développement psychologique de l'enfant, qui n'a pas conscience de tous ces ingrédients. Une réussite dans le genre.

Miroir ô mon miroir jusqu'au 23 mai 2015 au Pavillon carré de Baudouin, 121, rue de Ménilmontant, Paris 20e (M° Ménilmontant). Ouvert du mardi au samedi de 11 à 18h. Entrée libre.

Quelques expos gratuites (ou presque) à voir à Paris en mars

Terry Richardson : The Sacred and the Profane à la galerie Emmanuel Perrotin

Célèbre photographe de mode et portraitiste de stars, aussi talentueux que subversif, Terry Richardson sait également, à l'image d'un David Lachapelle en moins outrancier, prendre la température de son temps. C'est le cas avec cette exposition The Sacred and the Profane où le photographe ausculte l'Amérique obsédée par le sexe et la religion pour mieux en faire ressortir les paradoxes.

Le tout, qui ne manque pas d'une certaine dose de provocation et d'esprit postmoderne, est réalisé avec simplicité : il s'agit en grande partie de clichés montrant des pancartes à caractère religieux ou sexuel, les deux se superposant souvent, comme dans cette image où une immense pancarte "Jésus vous regarde" est plantée juste à côté d'une plus petite indiquant "Films pour adultes". Terry Richardson a sillonné les États-Unis à la recherche de ces signes contradictoires qui témoignent de la division interne d'une nation qui s'est fondée sur un mythe. Les grands espaces américains et les paysages de l'Amérique profonde sont également présents, vus à travers le regard singulier du photographe qui n'hésite pas à faire poser un mannequin entièrement nu jambes écartées en plein milieu de la route.

L'expo possède également un aspect ludique et encourage les photos puisque plusieurs silhouettes sont là pour que vous puissiez leur donner un visage, comme celle de Miley Cyrus nue sur la boule de destruction de "Wrecking Ball", dont Richardson a réalisé le clip.

Terry Richardson : The Sacred and the Profane, jusqu'au 11 avril 2015 à la galerie Perrotin, 76, rue de Turenne, Paris 3e (M° Saint-Sébastien Froissard). Ouvert du mardi au samedi de 11 à 19h. Entrée libre.

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 11:48
L'Astragale de Brigitte Sy (2014) : critique du film

Albertine Sarrazin, 19 ans, a été emprisonnée pour un hold-up dans une boutique de vêtements. Une nuit, elle décide de s'évader et saute du mur de la prison. Dans sa chute, elle se casse un petit os du pied, l'astragale et rampe sur le bord de la route, où elle est secourue par Julien, un petit truand au coeur tendre. Il l'aide et la cache chez une amie à Paris et les deux tombent amoureux. Tandis que lui mène sa vie de malfrat en province, Albertine passe de planque en planque et se prostitue pour survivre tout en réapprenant à marcher dans les rues de Paris. Elle tient un journal intime pour tenir le coup et supporter l'absence de Julien, de plus en plus douloureuse...

Adapté du roman autobiographique d'Albertine Sarrazin, publié en 1965, L'Astragale de Brigitte Sy se concentre sur la cavale de la jeune femme, d'avril 1957 à juin 1958, date à laquelle elle est de nouveau emprisonnée pendant deux ans. Le film se concentre sur son parcours et surtout son histoire d'amour en pointillés avec Julien, absent la plupart du temps mais avec lequel elle vit un amour intense qui continuera jusqu'à la fin de sa vie (elle meurt des suites d'une opération à 29 ans en 1967). Présenté comme une histoire d'amour fou, L'Astragale a le mérite de ne jamais tomber dans le pathos et n'écarte à aucun moment la dureté des conditions de vie d'Albertine.

L'Astragale de Brigitte Sy (2014) : critique du film

Une héroïne moderne

Femme libre et libérée (elle a des liaisons homosexuelles) dans une France alors ultra-conservatrice, Albertine exerce sa liberté par la force et l'acuité de son écriture. Écrire lui sauve la vie et lui permettra à sa libération de trouver la consécration en tant qu'écrivain (elle est d'ailleurs soutenue par Simone de Beauvoir). Dans le film, cela se retrouve dans la voix-off, présente avec justesse pour dire la douleur, la rage, l'amour, la force de vie de cette femme écorchée vive et combattive. Les mots d'Albertine, aussi durs que poétiques, se superposent aux images et nous la rendent proche. Malgré la différence d'époque, son écriture apparaît toujours moderne et nous nous identifions sans peine à elle.

Brigitte Sy évite également de glamouriser la prostitution, à laquelle Albertine s'adonne par choix. Sa décision est guidée par un instinct de survie (et une certaine propension à l'auto-destruction, pour se heurter à elle-même, comme elle le révèle dans sa lettre à Julien à la fin) et non pour affirmer une quelconque liberté de moeurs. Elle ne prend aucun plaisir là-dedans, rencontre des clients parfois gentils auxquels elle est indifférente, agit en mode automatique, se protège comme elle peut de la dureté de sa condition. Enfin, pas de scènes choc ou voyeuristes, le tout est filmé avec la plus grande pudeur et le plus grand respect pour l'héroïne.

L'Astragale de Brigitte Sy (2014) : critique du film

Des interprètes tout en force et fragilité

La réalisation, classique et classieuse, magnifie Leïla Bekhti et colle au plus près des personnages. Le noir et blanc sublime la reconstitution d'époque et donne beaucoup de charme à l'ensemble. A noter également un beau travail sur la lumière. La simplicité semble être le maître mot de la cinéaste, qui n'en réalise pas moins certains plans magnifiques.

Les acteurs, enfin, donnent corps aux personnages avec une grande justesse, nous faisant rapidement oublier les interprètes. Leïla Bekhti donne force et fragilité à Albertine, mais également une certaine dureté par moments, qui la rendent infiniment complexe et attachante. Reda Kateb quant à lui apporte sa douceur et sa bienveillance à Julien, sans en gommer les aspérités. Ils forment un couple touchant, qui s'aime et se heurtent l'un à l'autre en même temps.

L'Astragale s'impose donc comme un portrait de femme sensible et moderne, sans pathos ni misérabilisme, à l'image de la personnalité hors norme d'Albertine Sarrazin. Le film a le goût du réel et ne glamourise ni la situation de son héroïne ni son histoire d'amour, forte mais emprunte de difficultés. On aurait peut-être aimé un peu plus d'émotion à la fin, lors de l'arrestation d'Albertine et de la séparation provisoire des deux amants. Ressentir un certain vertige, peut-être aussi, qui est présent dans les mots d'Albertine à Julien, mais plutôt absent du film lui-même, ce qui est dommage. En même temps, Brigitte Sy n'écrit-elle pas dans sa note d'intention que cette séparation est, au fond, "le vrai commencement de leur grande histoire d'amour" ? L'émotion est donc là, tout en retenue, dans le regard de Julien, qui l'attendra. Ils se marieront l'année suivante, pendant l'incarcération d'Albertine. Le film est en ce sens l'histoire d'une rencontre et il devrait marquer la rencontre entre l'oeuvre d'Albertine Sarrazin et un nouveau public.

Sortie le 8 avril 2015

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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 21:56
Lost River de Ryan Gosling (2014) : critique du film

Bones vit avec sa mère Billy et son jeune frère dans la petite ville de Lost River, une cité désolée où les maisons sont vandalisées et détruites. Ne pouvant plus rembourser son crédit immobilier, Billy se résout à accepter l'offre d'emploi mystérieuse du directeur de sa banque, Dave, qui a des vues sur elle, pour pouvoir rembourser ses impayés. Pendant ce temps, Bones découvre une route qui s'enfonce dans l'eau et sa petite-amie lui suggère qu'elle mène à une ville engloutie par un barrage. Lost River serait victime d'une malédiction selon elle et le seul moyen de la briser serait de remonter un objet à la surface...

Suffit-il de tourner avec de grands cinéastes pour réaliser soi-même des films ? Cette question, Ryan Gosling a dû l'entendre un certain nombre de fois depuis son passage au Festival de Cannes, où il a été vivement critiqué, pour ne pas dire hué. Pourtant, à la vision de ce Lost River qui apparaît comme un film aussi ambitieux que personnel, on a un peu du mal à comprendre pourquoi, si ce n'est qu'il est de bon ton de taper sur les acteurs beaux gosses qui veulent s'essayer à la réalisation. Certes, ce premier essai n'est pas parfait, mais il fourmille d'idées de mise en scène et il se dégage de cet hommage au cinéma des années 80 de vrais partis pris et une atmosphère particulière.

Lost River de Ryan Gosling (2014) : critique du film

La nostalgie des années 80

Le film débute par un air suranné des années 50 sur des images évoquant elles aussi une certaine nostalgie : un petit garçon d'environ deux ans se promène dans une maison et dans le jardin, accompagné de sa mère dans des plans qui évoqueraient presque Terrence Mallick (avec lequel Ryan Gosling a récemment tourné). Puis des plans d'une ville de banlieue désolée s'enchaînent et nous faisons la connaissance du héros, Bones (Iain de Caestecker), le fils tout juste majeur de Billy (Christina Hendricks), mère de famille célibataire qui élève seule ses deux enfants. Une atmosphère étrange, quasi-fantastique, se dégage bien vite au travers de ces images - atmosphère qui se poursuivra durant tout le film - grâce à un travail sur le cadrage, le flou et les couleurs.

Parlons des couleurs, tiens : du rouge et orange du feu qui détruit les maisons au rose néon de la lampe de chevet de la petite-amie de Bones (Saoirse Ronan), en passant par le violet et le bleu dans le sous-sol du club glauque dans lequel la mère est embauchée, on respire les années 80 à plein nez et on peut sentir la nostalgie du réalisateur pour cette période qui a bercée son enfance. Esthétique et visuellement chaleureux, le film est en ce sens très beau et nous plonge tout de suite dans un univers particulier.

Ce penchant pour les années 80 se retrouve également dans la chemise à pois dorés et le look en général de la brute de la ville, le bien nommé Bully (Matt Smith, échappé de Dr Who et assez méconnaissable), qui évoque un peu - en moins drôle - la petite frappe qui s'en prend à Marty dans les Retour vers le futur. Mais également par la mise en scène de la séquence d'introduction du personnage d'Eva Mendes, qui évoque la patte de Brian De Palma ou encore la séquence où Billy se trouve dans le caisson, qui fait de l'oeil au Blue Velvet de David Lynch.

Dans la note d'intention présente dans le dossier de presse, où il révèle avoir réellement entendu parler d'une ville engloutie par un barrage alors qu'il était enfant, Ryan Gosling évoque également son amour pour les films fantastiques populaires des années 80 et l'histoire de cette route menant peut-être à une ville engloutie les évoque bien, tout comme certaines images. Pour autant, que les nostalgiques de Willow ou L'histoire sans fin se calment : le film, malgré le charme un peu naïf qui s'en dégage (notamment en ce qui concerne son histoire d'amour), est loin d'être un film pour enfants et plusieurs passages sont même assez violents et dérangeants. Il s'agit en réalité d'une oeuvre assez étrange, prise entre plusieurs genres. Un film sur la famille et la survie, mais pas franchement un film familial.

Lost River de Ryan Gosling (2014) : critique du film

La famille comme rempart

Filmé dans les quartiers désolés de Detroit, Lost River dépeint un monde en ruine contre lequel la famille et Rat, la petite-amie de Bones, constituent un rempart. Le contraste est grand entre la dureté de la ville et la chaleur, le sentiment de sécurité qui se dégage des images du générique avec la mère et son enfant ou encore de Rat improvisant une chanson d'amour sur son mini-clavier seule dans sa chambre baignée de rose. Une chaleur que l'on retrouve également dans le chauffeur de taxi incarné par Reda Kateb, qui aura son importance à la fin.

L'histoire semble avoir été imaginée par un adolescent en pleine ébullition et, ce qui pourrait être un reproche dans d'autres circonstances ne l'est pas ici : après tout, le film s'assume en tant que conte gothique et nous sommes semble-t-il dans la tête de Bones, jeune homme prêt à tout pour protéger les siens. Comment s'étonner, alors, qu'un personnage comme Bully prenne le contrôle de la ville ? Il pourrait tout à fait s'agir du cauchemar d'un adolescent qui se fait harceler par la brute du lycée. Là où Ryan Gosling réussit son pari, c'est lorsque ce personnage à l'allure ridicule, pas très impressionnant de prime abord, devient beaucoup plus inquiétant au fil du film.

Lost River de Ryan Gosling (2014) : critique du film

Un premier essai convaincant

Gosling fait également preuve d'une maîtrise suffisante pour que ses références ne pèsent pas trop lourd, contrairement à un Guillaume Canet handicapé par ses clins d'oeil et ses références dans Ne le dis à personne (qui n'était pourtant pas un premier film). Là, on sent l'enthousiasme du jeune réalisateur qui veut essayer plein de choses et réalise de beaux plans esthétiques, mais chacun de ces partis pris a une raison d'être et est bien intégré à l'ensemble. Esthétique, le film n'est également en aucun cas vaniteux malgré un petit côté arty et apparaît sincère, ce qui compense ses quelques défauts, comme une fin un peu abrupte.

La tendresse que Ryan Gosling porte à ses personnages, enfin, est pour beaucoup dans le plaisir qu'on prend à Lost River et il convient de vanter les mérites du casting, très pertinent, de Christina Hendricks (avec laquelle l'acteur avait déjà travaillé sur Drive), forte et fragile à la fois en mère courage à Saoirse Ronan, qui apporte sa personnalité singulière au personnage de Rat. Quant à Eva Mendes (Mme Ryan Gosling à la ville), son apparition est des plus marquantes (je ne vous en dis pas plus).

Au final, Lost River apparaît comme un bon premier essai, dont il se dégage un amour du cinéma manifeste et tout un tas d'idées qui ne demandent qu'à être davantage explorées. La douce nostalgie du réalisateur pour l'enfance et les années 80 donne en outre à ce film beaucoup de charme.

Sortie le 8 avril 2015

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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 14:58
Sea Fog - Les clandestins de Shim Sung-Bo (2015) : critique du film

Kang est capitaine d'un bateau de pêche menacé d'être vendu par son propriétaire. Il décide de racheter lui-même le bateau et de conserver son équipage. Mais la pêche étant insuffisante, l'argent vient à manquer et il accepte de transporter des clandestins venus de Chine. La situation va rapidement échapper à son contrôle...

Après avoir réalisé des chefs d'oeuvre comme The Host (2006), un des meilleurs films de monstres des années 2000 et s'être frotté à Hollywood avec le sympathique Snowpiercer (2013) , Bong Joon-Ho revient en tant que producteur sur Sea Fog, le premier film en tant que réalisateur du scénariste Shim Sung-Bo avec lequel il avait co-écrit Memories of Murder en 2002. Sea Fog est une première oeuvre visuellement très aboutie, qui nous plonge dans l'univers anxiogène de ce bateau en perdition. Malgré le réalisme social dépeint par le film, il règne une ambiance quasi-fantastique avec cette brume qui s'installe et viendra faire ressortir les plus bas instincts des protagonistes. Une réussite dans le genre.

Un anti-héros marquant

Pourtant, les choses avaient commencé de manière bien plus hésitante, avec des personnages secondaires typés pour ne pas dire stéréotypés qui faisaient craindre que le film ne s'installe dans une mauvaise caricature. Il y a par exemple la femme qui, pour être au chaud à l'intérieur du bateau, est prête à coucher avec le premier venu. Ou le membre de l'équipage qui ne pense qu'à violer l'héroïne du début à la fin et ne possède aucune ligne de dialogue révélant autre chose de lui. Cependant, la noirceur de l'ensemble, absolue, vient à bout de ces résistances et les caractères se révèlent.

S'il y a bien un personnage loin de tout cliché, cependant, c'est bien le capitaine Kang, sombre et charismatique, dont la déchéance morale est amenée de manière aussi convaincante qu'étonnante. Bon et empathique au départ, il fera tout pour sauver son navire et sortir indemne de la situation, même si cela implique de perdre son humanité. Ce revirement particulièrement saisissant est à l'origine de scènes terrifiantes lorsque, à la suite d'un événement inattendu, l'intrigue sombre dans le cauchemar.

L'innocence au milieu de l'horreur

Le film à visée sociale grand public sombre alors dans le film de genre implacable et personne n'en sortira indemne. Au milieu de cette noirceur subsiste malgré tout la beauté d'une histoire d'amour, simple et lumineuse, pour ne pas dire naïve. L'innocence survit au milieu du chaos et de la barbarie et le jeune couple apparaît touchant. La force du film vient d'ailleurs de ce contraste constant entre la grâce de cet amour naissant et l'horreur de ce qui se passe à bord.

Signant une oeuvre classique sombre mais accessible, entre constat humaniste (l'immigration clandestine) et constat sans appel de la nature humaine, Shim Sung-Bo remporte haut la main le défi que représente la réalisation d'un premier film et réalise même l'une des scènes les plus marquantes de ces dernières années lorsque nous assistons, sans complaisance, à l'horreur, vue à travers les yeux de l'héroïne. Sea Fog, s'il n'est pas le grand film qu'était The Host, où régnait également horreur et désolation, parvient cependant à marquer et interpeller le spectateur. Et continue de prouver, si besoin était, la force et le dynamisme du cinéma coréen.

Sortie le 1er avril 2015

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